13/05/2008
Le point sur l'édition pour la jeunesse en France au 13 mai 2008
Voici un point sur la production pour la jeunesse et les nouvelles tendances de la poly-exploitation ; l'examen des nouvelles formes de publicité impactant la culture pour la jeunesse, y compris les jeux vidéo ; une tétralogie pédagogique (modularité, tradition, calendrier, débat) ; et bien sûr ce qu'il faut pour pimenter notre SREP 5.doc, en l'occurrence un zoom sur la sexualité des ados quimpéroises, un flash sur les rapports très particuliers entre sumos amateurs et bébés japonais (d'où la photo), et une question essentielle dont vous découvrirez le lien avec la modernisation des contes dans le document joint : est-il vrai que les constructeurs sont tous des cow-boys et des porcs ? La réponse est dans la SREP 5, dont nous souhaitons joyeuse lecture aux cyberlecteurs intéressés par l'édition pour la jeunesse et le BTP.
BF
01:00 Publié dans Revues ex-presse de Bertrand Ferrier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poly-exploitation, publiciét, pocket jeunesse
26/04/2008
Les djeunses prennent le pouvoir !
Les étudiants du meilleur master 2 professionnel de littérature pour la jeunesse de l'université du Maine reprennent possession de leur blog, et je m'en réjouis. Parole est aujourd'hui donnée à la défense des romans pour filles, version Rozenn Douerin. Qui a dit que nous ne soignions pas notre lectorat breton ?
BF

Les filles, parfois, c’est pas « que » tout pourri. Les romans sur les filles, pour les filles, non plus. Non, non. Et, au risque d’en étonner plus d’un(e), certains d’entre eux peuvent même vous réconcilier avec ce genre que je n’hésite pourtant ô grand jamais ! à qualifier de aaaaaargh, houuuuuu, voire beurk. Comme quoi, parfois, il suffit d’un rien pour que l’aversion laisse sa place à l’intérêt. Té, pensez donc à tous ces humains qui haïssaient l’automne avant ce fameux Samedi soir sur la Terre de 1994. Il aura fallu un simple gratouillement de guitare pour que tous les amateurs de strings (et probablement de nudité sur les galets, mais chut !) guettent la venue d’octobre pour pouvoir enfin dessiner des cœurs sur la buée des fenêtres. Mais, j’en conviens, un gratouillis de cordes n’est pas toujours la solution miracle. Écoutez Indochine en lisant un roman de Yaël Hassan, et vous constaterez que le roman n’est pas moins mauvais ; ceux qui ont ajouté « et réciproquement » peuvent sortir.
Chez Pocket Jeunesse, on aime pourtant la musique. Parce qu’on aime les djeunses. Surtout les filles. Particulièrement leurs soucis, qu’elles soient completely orphelines, semi-orphelines, voire orphelines au sens béguéien, donc seules face à leur destin, cf. http://master2.hautetfort.com/archive/2008/03/04/le-breto.... Deux d’entre elles ont retenu mon attention, Teagan Phillips et Virginia Shreves, respectivement héroïnes du lacunaire Pourrie gâtée de Kate Brian (trad. Odile Carton, 2008, 293 p. 10 €), et du très bon La Terre, mes fesses et autres choses dodues de Carolyn Mackler (trad. Leslie Boitelle, 2007, 237 p., 8 €).
Bien sûr, ces deux livres, aux couleurs flashy, méritent quelques nominations au très convoité concours des Gnagnagna d’or, notamment pour leur pitch (la riche-donc-vilaine ado qui, une fois morte, voit défiler toutes les monstruosités qu’elle a commises, y compris envers une pauvre femme droguée – c’est pas joli-joli ; et la boulotte mal dans sa peau qui va apprendre à s’aimer telle qu’elle est grosse parce qu’elle est sympa quand même), et leur scénario sans grande surprise (ex. : les rencontres de Teagan pendant son périple aux côtés du fantôme, puis sa prise de conscience ; la gentille prof qui vole au secours de l’élève en détresse), mais cela ne gâche en rien notre enthousiaste lecture, principalement due aux trouvailles narratives et stylistiques, à la psychologie travaillée des personnages, donc à la constance de leurs réactions (à tel point cependant qu’elles sont fatales au roman de Kate Brian tant elles sont prévisibles, avant d’être métamorphosées pour s’adapter au récit), naviguant entre mauvaise foi, humour grinçant et caricature (ex. : « Tu m’as dit que tu n’invitais ton père que parce qu’il payait [ta soirée]. Dois-je comprendre que vous avez des relations tendues ? / - J’ai pas dit ça ! … Et je l’aurais dit quand ? », in : Pourrie gâtée p. 95 ; « Elle fourra son pouce dans sa bouche et commença à (sic) se mordiller l’ongle. C’était ça ou pleurer. Et pleurer était hors de question. Bonjour la manucure… », ibid. p. 101 ; « Elle avait besoin de vin pour calmer [sa] douleur (…). Un bon vin. Bien cher. (…) Où donc était ce fichu pinard ? », ibid. pp. 114-115), au comique des situations (« Elle récolta au moins une demi-tasse de sauce cocktail qu’elle jeta en grimaçant vers la corbeille, ratant sa cible de plusieurs kilomètres », ibid. p. 103 ; « - Tout va bien se passer. / - Vous êtes malade ? couina Teagan. Je suis morte ! Comment ça pourrait bien se passer ? », ibid. p. 123), certainement aussi à la qualité de la traduction (malgré quelques boulettes du genre « Je suis dans l’avion de Seattle », au lieu de « Je suis dans l’avion pour Seattle », in : Mes fesses, p. 159 ; « - Tout dépend de la date du séjour. / - à Thanksgiving », ibid. p. 143 ; « Elle doit être déguisée en Dumbledore, directeur de Poudlard dans les livres de Harry Potter », ibid. p. 139 ; mauvais choix de nom pour le site Internet créé par les élèves : « L’oreille en coin-coin », ibid. p. 224 ; répétition de l’adjectif « fichu », ou du ridicule « ouaip » affirmatif ; mise en italique des dialogues intérieurs dans Pourrie gâtée), mais surtout à l’absence d’un moralisme lourd et intentionnel (la preuve pp. 93-94: « - Pas d’alcool ce soir, Mademoiselle. Désolé / - Tout ce que j’ai, c’est des sodas, du cidre, des jus de fruits et de l’eau », in : Pourrie gâtée. Cherchez l’erreur…), à la légèreté des propos et des dénouements qui, bien qu’ils soient prévisibles, n’en demeurent pas moins fresh et sans prétention, caractéristiques typiques des comédies hollywoodiennes à succès, telle qu’une Lolita malgré moi de Mark Waters, auxquelles nous fait surtout penser Pourrie gâtée, ce qui n’est pas forcément un compliment (thématique de la jeune fille riche et insupportable, rebondissements convenus, retour à la réalité sous forme de happy end cucu, défilé, certes justifié, de grandes marques de luxe et autres références « culturelles » américaines tels que Jennifer Aniston, Alicia Silverstone ou encore les magasins Barneys, ainsi qu’un typical voyage dans le temps digne de celui d’un des épisodes mémorables de Dallas).

La Terre , mes fesses et autres choses dodues est autrement plus intéressant, et nettement moins ennuyeux, même s’il n’échappe pas aux clichés thématiques et narratifs habituels des romans américains pour ados (vie au lycée, entre cafétéria et long couloir de casiers, remises de trophées et fêtes en tout genre, division des élèves selon qu’ils sont populaires, normaux ou débiles, séquence émotion entre le père et la fille au moment de prendre l’avion, cut entre les chapitres 16 et 17, soit entre le « Oui ! Oui ! Oui ! Oui ! Oui ! » de Virginia, p. 126, et le « Non. Pas question » de sa mère, p. 127), car plus réaliste, ce qui en accentue le côté dramatique sans toutefois sombrer dans le mélodrame. Ainsi, l’obésité adolescente est justement mais toujours pudiquement traitée, tantôt avec humour, tantôt avec tendresse, tantôt encore avec brutalité. La « feffualité », comme dirait Anne-So de La Coquillette, est pareillement abordée : sans vulgarité, et savamment dosée, de sorte que la surprise l’emporte toujours sur le racolage, comme dans l'excellent livre pour adultes Rêver, grandir et coincer des malheureuses de Frédéric Recrosio (Intervista, coll. « Les mues », 2008). Ex. : « Triton Welsh, quatrième du nom, essaie de me tripoter sous mon T-shirt », première phrase de l’incipit, p. 7 ; « Je baisse le jet d’eau chaude vers mon entrejambe. C’est la première fois que je me caresse depuis des mois. Je ne m’y attarde pas, juste assez pour que mon corps frémisse de plaisir. Et là, la révélation. Voilà quelques jours que je ne suis plus déprimée », p. 175.
Moins superficiel que Pourrie gâtée, donc, le roman de Carolyn Mackler surfe néanmoins sur la mode de l’absentéisme parental responsable du mal-être adolescent, et connaît quelques faiblesses dès lors que se passe « le » quelque chose, l’élément perturbateur hélas mal annoncé d’un point de vue narratif (suspense trop long, p. 97) et prétexte à une réflexion peu convaincante. Si l’on fait le bilan positif de tous les points « plus » de Mes Fesses, si vous me permettez ce raccourci, nous retiendrons donc surtout :
- l’originalité du personnage de Virginia, la grosse ado (forcément intelligente, car on ne peut pas cumuler tous les défauts) qui hésite entre devenir mince et assumer ses rondeurs ;
- la richesse de ses pensées, ponctuées de maximes telles que : « Si on consacre les talents exemplaires en début d’année, ça met la barre plus haute pour nous, les bons à rien » (p. 140), et, quand on se savonne : « On ne se voit qu’un carré de peau çà et là. L’image n’est ni complète, ni honnête » (p. 78) ; « Walla Walla [capitale de l’oignon doux] est la ville idéale des bègues » (p. 27) ;
- son hommage déguisé à élie Semoun (« je fais cauchemar sur cauchemar. Il y en a un particulièrement effrayant, où je suis pourchassée par des sangliers », (p. 116) ;
- ses comparaisons originales (ex. : « Sa voix est aussi douce et chaleureuse qu’un bain moussant », p. 64 ; « Mon père a parfois la sensibilité d’un bloc de béton », p. 95) ;
- ses habitudes peu orthodoxes, certes, mais qui effleurent de manière inattendue ses problèmes de corporalité massive sans les nommer (« Quand le générique de fin défile, j’essuie mes mains grasses sur l’accoudoir, puis entre dans la salle [de cinéma] voisine », p. 107 ; « Quand je replonge sous les draps, une noix de cajou s’enfonce dans ma clavicule », p. 115) ;
- enfin – sera-ce parce que le roman s’adresse aux jeunes filles à partir de « seulement » 13 ans ? –, à la démesure de ses réactions et à l’étrangeté de ses jugements, qui sont à la fois reflets de son jeune âge et expressions de son mal-être. Ex. : « Cet après-midi, pendant une crise de fringale, je me suis peint chaque ongle d’une couleur différente, mais avoir appliqué les teintes Stroboscope, Peps, Fizz, Raz-de-marée et Pétard, j’ai décidé que cet arc-en-ciel était trop voyant pour moi », pp. 94-95 ; au sujet d’un élève viré : « il n’a pas l’habitude d’être fichu à la porte. Il joue du trombone quand même ! », p. 87 ; à son arrivée à Walla Walla, chez sa meilleure amie : « Les yeux rivés à la vitre arrière, je serre mon oignon. Merde alors ! », p. 163.
Les parents de Virginia (beaucoup moins cool que ceux de la copine, la preuve : on les appelle par leur prénom, ils adorent le piercing, et le père va écrire un bouquin sur les prénoms bizarres) sont des êtres tout aussi exubérants, tant d’un point de vue narratif, que psychologique, car absents physiquement, mais tout de même au cœur du roman ; accaparés par leurs professions (la mère, psy, soigne les adolescents qui, par exemple, « avale[nt] des pièces de monnaies quand [ils] angoisse[nt] », p. 92), mais tout de même présents pour les grandes occasions ; maladroits, certes, mais attentifs au bien-être de leurs progénitures ; sarcastiques et drôles à la fois – surtout le père ! Ex. : « Papa m’escorte d’invité en invité et raconte que les cheveux violets viennent de la famille de son côté à lui », p. 205, etc. Le même procédé est utilisé pour la copine Shannon – dont le bégaiement, jamais explicité, permet d’associer au piercing sur la langue une réplique inédite : « Toute ma vie, je l’ai détestée parce qu’elle me faisait bégayer. Il est temps de sympathiser », p. 172 –, présente tout au long du roman, notamment par le biais d’internet (qui autorise, entre autres, les récits de vie tumultueux sans étirer les discours, ou recourir à de tirades inutiles. Ex. : « Samedi soir, on s’est donné rendez-vous (…) près de chez moi. On avait juste prévu de traîner un peu après le dîner, mais on a commencé à parler, à marcher, à parler encore (…). Et soudain, il était une heure et demie. du matin ! J’ai foncé à la maison, mais Liam et Nina était fous d’inquiétudes. Ils m’imaginaient déjà écrabouillée par un tracteur », pp. 89-90). Idem pour la sœur Anaïs, dont il est souvent question même si elle vit en Afrique, et le frère Byron, que Virginia s’évertue à retrouver, dans tous les sens du terme, en même temps qu’elle évite le petit ami Triton, afin d’être en conformité avec l’une des multiples règles qu’elles s’est fixées, et qui régissent sa vie de grosse, parmi lesquelles : « on ne conduit pas sa mobylette en public » (p. 95). Notons enfin que Mes fesses, à l’instar du très bon Seule au monde, non
pas de Jill Shalvis, Robert Rosenblum, Karen Mc Combie, Corneille ou Julien Clerc (j’ai quand même précisé « très
bon »), mais de Guillaume Le Touze (Gallimard Jeunesse, coll. « Frontières », 1998), met à profit les vacances scolaires, toujours synonymes de transition dans les romans pour adolescents, d’une part pour structurer le récit, et d’autre part pour faire évoluer moralement et physiquement sa jeune héroïne.
Sur ce, je vous quitte, faut qu’j’aille revendre mes livres pour pouvoir m’acheter une conclusion. Autre solution, vous pouvez écrire votre propre conclusion, par exemple en lâchant un com’, je sais que monsieur Ferrier en raffole !
Ciao, les poteaux !
Rozenn Douerin
PS : puisque, une fois n’est pas coutume, ce post parlait cul/corps, je vous livre ici les réflexions de Hiroki Azuma, philosophe japonais, auteur de Génération Otaku, les enfants de la postmodernité, trad. Corinne Quentin (Hachette Littérature, coll. « Haute tension »), qui tente de justifier la perversité de certains otakus (i.-s. les passionnés de mangas, jeux vidéo et autres fanzines) par l’affirmation qu’un corps nu dans un manga « ne représente pas forcément un "vrai" corps. Il peut aussi être un symbole indépendant de ce qu’il représente ». Symbole de quoi, donc ? « Il faut le demander aux otakus ». (Source : 20 Minutes du 22 avril 2008, p. 12, cf. http://master2.hautetfort.com/archive/2008/02/23/une-non-..., NREP 5 p. 5). Laissez-moi le bonheur d’écrire cette conclusion : comme dirait http://www.ricetbarrier.com/, cher à M. Ferrier, "mon papa m'a dit / quand j'étais tout petit / "Si t'as rien à dire, ben... tais-toi !". Eh oui, ma Reine, ceci est une licence poétique à valeur de litote. Et puis, si dans la rue, les gens te regardent parce que t’es habillé comme ci, ou coiffé comme ça, dis-leur, dis-leur que ce sont des pervers (N. Sirkis).
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