01/03/2008
Du côté de chez Sous, âne !
Le roman dont il s'agira aujourd'hui est à paraître en avril, mais le blog des Ancêtres du master 2 professionnel de littérature pour la jeunesse de l'université du Maine a réussi à se le procurer en avant-première : scoop ! Or, c’est dans un fort étrange univers que nous entraîne la romancière et traductrice Luba Jurgenson en nous invitant à la recherche de l’argent perdu pour pas cher (Belin, « Charivari », 139 p., 6,5 €). Les habitués de la collection « Charivari » éprouveront au début une sensation de déjà-lu : la jeune héroïne, âge en rapport avec les lecteurs visés, suit le même protocole narratif que les héros d’Alain Le Ninèze et de Jean-Bernard Pouy, par exemple. Elle plonge dans un monde métaphorique où, en l’occurrence, l’argent n’existe pas, comme les protagonistes des tomes précédents plongeaient dans un univers virtuel ou dans un pays très marketté. Toutefois, malgré l’aspect répétitif perceptible par les seuls récidivistes, le lecteur qui survivra à une mise en place un brin abrupte suivra avec amusement les aventures de Léa. En effet, celle-ci se débat dans un décor déjanté où elle devient tour à tour trqsdvlls (autrement dit : traqueuse de voyelles), récitante de maximes, kidnappeuse de bébés, consommatrice compulsive à titre gracieux, décoration pour sapin de Noël, condamnée à l’atemporalisation et prisonnière d’un sablier monstrueux. Plaisant et inattendu, pour un roman « à thème » ! D’autant que l’auteur refuse de s’en tenir au thème annoncé (l’argent), s’intéressant aussi à la question du temps, puisque time is money…
Le résultat fait parfois heureusement écho à l’absurdité frénétique, entre Le Troisième Policier de Flann O’Brien
et les meilleurs sketchs de Gauthier Fourcade (regarder « De Bou à Si » sur http://www.gauthier-fourcade.com/scketchs.htm, et voir son excellent Secret du temps plié) : comment ne pas être intrigué par cette héroïne qui chevauche les mots ou se retrouve suspendue au sommet d’un sempiternel sapin de Noël ? Malheureusement, le plus souvent, le récit ne paraît pas atteindre son ambition, comme si la romancière suffoquait sous son pari de narrer une histoire sans temps : dans ce monde présenté comme achronique, il subsiste trop de mentions temporelles pour séduire le lecteur exigeant, quand bien même ces occurrences signaleraient une volonté de montrer les contradictions internes à toute aporie (ex. de ratés : « malgré l’absence totale de temps, il lui fallait réagir assez vite », 49). On regrette aussi certaines caractéristiques d’écriture qui ne collent pas avec notre goût de lecteur, parmi lesquelles on peut citer des « trucs » censés faire « roman pour la jeunesse » (l’héroïne croise un inconnu qui a « quelque chose de familier, sans qu’elle sache dire pourquoi », 68 : cliché pour susciter lourdement le suspense ; tel autre déclare : « Puisque vous allez bientôt nous quitter, je peux vous avouer que » blablabla, 120 : cliché pour expliciter le dénouement), des répétitions qui sentent aussi le « truc » (citons deux ex., d’une part, sur la curiosité : « la curiosité de Léa était plus forte que son désir », 48 ; « la curiosité l’emporta bientôt sur la détresse », 78 ; « La curiosité prit le dessus et Léa se précipita à la fenêtre », 90 ; d’autre part, sur la méditation : « Il y avait de quoi réfléchir », 42 ; « Il y avait de quoi se poser des questions », 49 ; « Cette remarque hautement philosophique méritait réflexion », 79, etc.) des
« tics » (« tout », « déjà », « bien », « un peu », « vraiment », « avoir l’air », « faire » – cf. par ex. p. 67 : « pour faire », « ça ne doit pas faire », « cela fait au juste », « cela fera » –, adverbes en -ment, etc.), et quelques fautes ortho (par ex. : le monsieur « mis sa main », 42 ; « à ce train là », 43 ; « d’un coin de l’œil » pour « du coin de l’œil », 52 ; oubli tiret de dialogue p. 121) ou typo (par ex. : problèmes typo bas p. 67 et bas p. 118, 1ère ligne p. 109, pas de retour chariot milieu p. 115 ; dialogues étrangement présentés p. 69 ; interlettrage trop serré par ex. bas p. 100) qui, pour le coup, ne sont pas imputables à l’auteur…
En partant À la recherche de l’argent perdu, Luba Jurgenson a donc rapporté un roman étrange, où les pantalons baggy sont des « buggys » (8) et les récits marrants des histoires « marron » (25) : dyslexie joyeuse qui marque un texte entre bizarrerie assumée et formes obligées du sage roman pour jeunes lecteurs, entre dépassement du thème choisi et manières qui peuvent ne pas enchanter, entre audaces amusantes (incipit kantien, insertion de différents niveaux narratifs dans un même paragraphe)
et trouvailles narratives pas très convaincantes (épilogue avec focalisation explicite ; pléonasmes façon « elle bondit en l’air », 70). Cet aspect baroque n’est pas le moindre intérêt d’un texte, hélas marqué par les us parascolaires de Belin imposant en fin d'ouvrage un QCM ridicule pour déterminer « quel est ton rapport à l’argent » qui ne rend pas justice de la collection (http://master2.hautetfort.com/archive/2007/10/10/une-coll...). Là, au moins, pas de modération : ce genre d’annexe est stupide.
BF
PS : en attendant avril, on peut éventuellement s'aider à patienter en vaguant ce jour du côté des Yvelines (voir ECQUEVILLY.pdf)...
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