28/04/2008
Il est plus tard que tu ne penses
D'un côté, Louisa. Elle vit à Saint-Nazaire, aime les ponts de Nantes qui portent les couleurs japonaises et travaille comme "hôtesse de caisse" dans un supermarché où elle dit la bonne aventure à la sauvette malgré la surveillance de Jean-Pierre, le méchant gérant. Son but : remplir une boîte secrète afin de se payer un billet d'avion, direction Kyôto.
De l'autre, Eimi. Elle vit à Kyôto. Elle va au lycée, pose en bikini pour Jirô, un photographe-gardien de lycée qui la transformera en poupée à qui de mâles amateurs de lycéennes donneront la becquée. Elle doit bientôt rencontrer Louisa.
L'une aime Vincent, pratique pour nourrir Bestiole en cas d'absence prolongée ; l'autre adore Akira (la preuve : elle fait des Photomaton avec lui et se trouve moche dessus, c'est sans doute un signe).
L'une a été abandonnée par madame Violetta, sa diseuse de bonne aventure de mère, dans une consigne de gare. Fumiko l'a sauvée. L'autre est née de Fumiko et de Jean, un amant français qui n'a pas voulu garder de trace de son enfant quand Fumiko est rentrée, enceinte, au Japon (désolé, chère spécialiste des orphelines de tout type, il va falloir continuer le travail...).
Les deux filles ont dix-sept ans quand commence à brûler le feu de la narration. Elles s'écrivent, puisque Louisa, placée en foyer entre-temps, a gardé un lien avec Fumiko, sa sauveuse. Ces soeurs de hasard ont décidé de ne pas s'envoyer de photo. Elles se verront en vrai. Dans quelques jours. Quand Louisa aura rempli sa boîte de billets pour se payer un aller-retour à Kyôto. Mais un jour, à 8 h 29 et 61 secondes, va se jouer un drame devant un lycée japonais, dont l'acteur principal n'est peut-être ni la malchance, ni la négligence...
Le dernier roman de Lisa Bresner (8 h 29, Actes Sud Junior, 150 p., 8,5 €) a une qualité rare dans la production pour la jeunesse : il est compliqué. Pas parce que l'histoire est tarabiscotée, quoique. Pas parce que les phrases sont torturées, carrément pas. Simplement, pour ainsi dire, parce que l'auteur ose jouer de la plasticité de l'écriture. En d'autres termes, ici, la langue écrite n'est pas donnée. Elle se construit en relation avec le récit qu'elle porte. Ce n'est ni mieux, moralement, qu'un texte copiant-collant des expressions toutes faites (hocher la tête, réaliser, déglutir, hausser les épaules, etc.) ni moins bien parce que s'adressant au cerveau des lecteurs : c'est différent et original, dans la production éditoriale pour la jeunesse.
Dans 8 h 29, les langues se dérobent : français, français à la place du japonais (les interlocuteurs sont censés parler en japonais mais on lit du français), français dans le japonais (les interlocuteurs japonais glissent du français dans leur langage), transcription du japonais (passages en japonais transcrits en alphabet latin), traduction simultanée du japonais (un personnage traduit à l'héroïne ce que disent les Japonais), insert de japonais en français (des expressions japonaises se faufilent dans des dialogues écrits en français), anglais non traduit (avec une chauffeuse de taxi, par ex.)... Les focalisations se mélangent : à celles des deux filles s'ajoutent des récits de Fumiko, de Takeshi Kitano le riche aux dix mille fleurs, de Jirô... Les techniques narratives invoquées se multiplient (cinéma, épistole, intertextes, narration...) et les stratégies romanesques se délitent (chapitres aux formes floues, non numérotées, parsemés de lignes de blanc dont la fonction varie)... Les niveaux de réalité se confondent : quand Louisa part au Japon, il nous est rapporté la vie d'Eimi, mais l'auteur stipule que Louisa rêve - est-ce à dire que ce que nous lisons ressort de l'onirique en dépit des effets de réel (explications, mises en situation, multiplication des détails spécifiques, etc.), ou bien le rêve et le récit sont-ils parallèles (pendant que Louisa rêve, Eimi vit sa vie) ? Enfin, les objectifs du récit évoluent : il s'agit de rencontrer une correspondante, de retrouver sa sauveuse, d'apprendre la vérité, de se venger, de fuir la mort qui vous tire dessus, de se faire coiffer comme une lycéenne japonaise, de comprendre les contradictions entre Japon et France, de se suicider, etc.
Certes, le texte pâtit de quelques défauts (tel l'abus des "déjà", "juste", "un peu", ou la récurrence de "ne pouvoir s'empêcher de" : 15, 69, 90, par ex., alors que l'usage sporadiquement excessif de comparaisons peut, lui, être éventuellement analysé comme un signe de la difficulté à dire le réel sans le recours à l'analogie), notamment dans les choix éditoriaux (pas de virgule après les "..." qui précèdent un verbe introductif ; interlignage et interlettrage commodément arrangeants, bien qu'on reste loin du ridicule de A-Apocalypse ; note de bas de page explicative p. 118 mal venue puisque tout le reste du roman joue sur le rapport entre explicite et flou volontaire). Quelques facilités d'écriture ("une rapidité toute féline", 38 ; "mes yeux trop grands, trop expressifs", 98) ne masquent pourtant pas les trouvailles de l'auteur. Citons quelques exemples de jolies formules : "Louisa est entrée dans la vie de Vincent comme un papillon, elle en sortira comme un oiseau de proie, 41 ; "sa jupe courte fait rougir les rochers de la montagne", miam, 61 ; "il est beau comme un poireau", le plus beau compliment lu depuis longtemps, 62 ; "j'ai pris soin de ne rien écraser, pas même une fourmi", précaution qui s'explique à la lecture du texte, 76 ; excellent personnage du tenancier de bar à sushi qui explique : "Je parle beaucoup, et quand il n'y a pas de clients, je parle aux poissons" mais pas n'importe lesquels, voir la très belle scène p. 90 sqq, etc.
En conclusion, même si la promotion paratextuelle insiste sur le storytelling plus que sur la qualité de ce livre (l'auteur a appris le japonais à douze ans, son livre parle beaucoup du suicide et elle s'est suicidée, "partant au ciel" le 28 juillet 2007) - ce que l'on comprend tant ne pourraient être louées ici la facilité de lecture et la conformité aux modèles d'entertainment ou de narration scolaire, censées être les critères de qualité du livre pour jeunes lecteurs -, les amateurs de littérature pour la jeunesse auraient tort de se priver de la découverte d'un texte exigeant qui place, ce qui est rare et précieux (ceci n'est pas un pléonasme), l'écriture au coeur du projet narratif pour la jeunesse. Bref, youpi !
En savoir plus : http://lisabresner.free.fr/, http://www.actes-sud-junior.fr/actualite.php#8h29.
BF
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