25/06/2008

Nouvelles anciennes nouvelles

AVB.jpgOn avait quitté Anita Van Belle sur une réédition aux 400 coups du Secret, que l'on réduira pour simplifier à la catégorie de "roman classique pour ados sur l'homosexualité". Christine Féret-Fleury poursuit son entreprise de redécouverte de l'auteur anverso-bruxellois en rééditant, sous forme de compilation, "Tape-Dur" du recueil Les Garçons et six nouvelles des Filles, parus en 1990 en 1994 chez Casterman.
Le résultat s'appelle Les Garçons, les filles (152 p., 10 €, ce qui est sec pour une réédition), et mérite un mode d'emploi. En effet, la quatrième de couverture risque de faire fuir les amateurs de littérature à coup de stéréoptypes gnagnans : l'enfance est "imprégnée de magie", confrontée à la "dure loi de la vie", qui la transforme en "douloureuse innocence" où ces salopards de prêtres cathos (heureusement qu'ils sont en voie d'extinction !) sont "prompts à humilier l'innocence" empêchant chacun de "découvrir qui il est". Avec un texte aussi répulsif pour les ados qu'un Mosquito devant une supérette, le lecteur est confronté à trois hypothèses : ou le paratexte est conçu pour des parents sensibles à la recherche de gentils livres touchants ; ou le livre est nul ; ou l'éditeur veut créer la surprise. Une chose est sûre : la seconde supputation n'est pas la bonne.
Car Anita Van Belle va développer un recueil retissé autour de trois fils rouges : même principe de narration (première personne), même ambiance italienne et mêmes affres de la sexuation. Cela donne une cohérence au recueil, permettant aux nouvelles de résonner les unes dans la caisse des autres. "Tape-Dur" oblige le narrateur à découvrir, au sens physique, l'autre sexe (donc le sexe de l'autre, toujours dégarçonnant) ; "Eudoxia" s'intéresse aux rêves incestueux et aux joies (masturbatoires ?) de la mobylette, via les émotions d'un narrateur qui n'a "pas la taille pour jouer au basket", et peut-être aussi pour passer le grand canyon de la vie (25) - il est intéressant de constater que cette nouvelle sur le désir de sa soeur n'est pas évoquée en quatrième de couverture ; "Les anguilles" obligent le narrateur à plonger les mains dans les charmes répugnants de la procréation de Celle-qu'il-aime ; "Milan" connaît une happy end étonnante dans cette atmosphère poisseuse où les pédophiles se déguisent en vendeurs de frigos pour collectivités (ou l'inverse), même quand "on ne manque à personne et que c'est encore plus triste quand on est jeune" (87) ; "En-fan-ce" décompose en trois syllabes un mot qui n'en comprend que deux, destructure en chapitres une nouvelle qui file tout droit, tronçonne le langage et l'argot ("si la bouffe est chez les fèves, j'veux pas y aller. Les fèves, c'est des grosses gens toutes blanches", 106) mais ne découpe pas en morceaux l'héroïne qui tape dur, même quand elle passe sous une scie en rut ; à l'héroïne non-désirée qui joue du "Schubert", répond la "Fugue" finale, où le french kiss de Tomaso fait rêver l'héroïne à une fugue qui durerait toute la vie, après la stanza qu'est l'enfance...
Voici donc un livre qui réjouit les yeux grâce à son mélange de narration classique et d'utilisation convulsive du langage, au point de faire presque oublier les retours à la ligne (36) ou les accents (73) oubliés. On attend à présent de voir ce qu'une telle écriture, tapiMONTMORENCY.jpge sous une jolie première et une vilaine quatrième de couverture, donnera dans un nouveau roman... nouveau, lui.
BF
PS : et comme vous avez bien mérité une pause musicale, signalons que l'excellent et nonobstant sympathique organiste http://www.yannick-daguerre.com/ vient de sortir son premier CD à découvrir sur son site.

25/03/2008

Croque'n'roll

498464945.jpgLes éditeurs ont toutes les audaces. Voici que, non contents de nous déranger chez nous en nous envoyant des opuscules, ils osent à présent les mander non dédicacés. Oui, vous avez bien lu : non dédicacés ! On croit rêver ! Ce nonobstant, par bonté d'âme, par souci d'informer nos lecteurs et parce que nous ne désespérons pas de voir Les 400 coups revenir à la raison, nous allons recenser leur nouvelle production dans la trilogie fersénienne. Mais quand même...

I) Musique et édition : le cas Thomas Fersen
     1) Le nouvel album
1511359073.jpgAprès Dugenou et avant Les Malheurs du lion, l'éditeur québécois propose avec Croque, à paraître le 10 avril, un produit très ciblé pour le public de sa maison-mère. Thomas Fersen, vedette au Québec comme en France, est ici mis en image par une jeune illustratrice de nos cousins, Manon Gauthier, distinguée outre-Atlantique "dans la catégorie relève" pour son précédent album. Les amateurs de chanson loufdingue connaissent l'histoire de cet obsédé de la nourriture qui, à force de faire des trous, des p'tits trous, encore des p'tits trous pour y enterrer les gens, a toujours un p'tit creux. Pour lui rendre justice et faire son propre trou, l'illustratrice troue son dessin, coupe et colle, griffonne et écrit, zoome et flèche, joue de l'approximation, de la connexion saugrenue, de l'absence de perspective, de la similitude entre de2014579546.jpgux illustrations accolées et du trait naïf pour suggérer, suppose-t-on, l'esprit un rien branque du héros.
     2) La poly-exploitation
Thomas Fersen lui-même a bien compris l'intérêt de décliner un succès pour ne pas décliner. C'est en effet un habitué de la multi-exploitation (album studio, album live, best of, DVD) et de la poly-exploitation, sous trois angles. Premièrement, les partitions ; deuxièmement, les oeuvres de commande comme Un poil dans la choucroute (Textuel, 2007) ; et, troisièmement, les albums pour la jeunesse : outre la trilogie des 400 coups,  signalons ainsi Bucepéhale, avec Robert Doisneau, auteur de la photographie qui ornait Le Bal des oiseaux, premier album de Thomas Fersen (Le Rouergue, 1998), et La Chauve-souris illustrée par Aude Poirot, une illustratrice née en 1978 (Points de Suspension, 2003). Qui doutait que la poly-multi-exploitation fût un art ?

II) Edition et musique : les adultes aussi
     1) Les essais
Le rapprochement entre industrie musicale et production éditoriale n'est pas nouveau. L'édition pour la jeunesse a souvent albumisé chansons et comptines, traditionnelles ou signées d'auteurs-compositeurs réputés. L'ère semble cependant se prêter singulièrem1002112953.jpgent bien à ces rapprochements. A nous Paris n° 388, publié le 17 mars 2008, notait p. 8 que, "depuis quelques années, les éditeurs français publient traductions et bios, se disputant le marché porteur du livre rock" (comprendre : livre sur le rock, comme certains whiskeys), dont le développement serait une "success story".
     2) Les romans
Dans Le Monde Radio-télévision des 16-17 mars 2008, p. 35, Cécile Backès, "metteur en scène de théâtre, actrice et grande fan des Rolling Stones", observe que "les essais [sur le rock] fourmillent" - les BD sur les paroles des chanteurs et groupes aussi -, mais le rock a "très peu inspiré les romanciers". Elle a donc conçu pour France Q des émissions, diffusées depuis le 22 mars jusqu'au 19 avril, "sur des icônes du rock1002112953.jpg à partir des rares livres de fiction qui leur ont été consacrés" chez Léo Scheer (Fonction Elvis de Laure Limongi), Al Dante (Héroïnes de Christophe Fiat), Naïve (Les Doigts écorchés de Sylvie Robic, et Un démocrate, Mick Jagger. 1960-1969 de François Brégaudeau), avec une création inédite de Claudine Galea sur Patti Smith (photo), laquelle fait l'objet d'un numéro spécial de Libération ce jour, et expose ses oeuvres (enfants non compris) du 28 mars au 22 juin (et non du 8 mars au 8 juin comme l'affirme Caroline Besse dans son article) à la Fondation Cartier, à Paris. Rens. : http://fondation.cartier.com/main.php?lang=1&small=0.
BF

04/02/2008

Le retour de la fille mosaïque

94a481ae64456f5e28bd316642e73bf5.jpg

Un livre magnifique, sensible, bouleversant, superbement écrit, qui rend justice de la littérature pour ados en montrant comment un livre ou un professionnel du livre peut éclairer le monde de ces êtres en mutation : est-ce ainsi qu'il aurait été pertinent de "critiquer" ce pensum, heureusement fort bref ? Alors, nous serons impertinents.
Mais, battons sévèrement notre pauvre coulpe, ce n'est pas que la faute du texte. En effet, nous avons abordé ce livre avec méfiance pour au moins deux raisons : d'une part, Régine Detambel ne nous a pas semblé jusqu'alors être un écrivain dont l'oeuvre, pourtant souvent louée, méritait qu'un curieux de littérature pour la jeunesse s'y arrêtât ; d'autre part, ce livre est une réédition d'un ouvrage paru dans la collection "Frontières" de Gallimard, ce qui n'est mentionné, sauf erreur, en aucun endroit. C'est agaçant, et même regrettable, car le côté suranné du livre aurait moins gêné si l'on avait su que ce texte épuisé (nous aussi, mais bon) datait de 1999. Sans doute y verra-t-on la raison d'une problématique de base décalée en 2008 (cf. par ex. la lutte de deux bandes et l'importance des balades en "vélomoteur"). Passons sur les remarques ortho-typo habituelles (par ex. 12 : "Ne t'en vas pas" ; 66 : "la vie n'a aucun intérêt.." ; pourquoi pas de retour à la ligne après le dialogue, dernier par. p. 44 et premier p. 65 ?) : après tout, elles nous permettent de faire montre d'une lecture attentive, ou au moins de la laisser voir, selon le crédit qu'on nous accordera - nous leur en savons donc gré ; et avouons presque d'emblée une incompétence de fond, celle de rendre compte avec mesure d'un texte qui nous semble aussi, allons, disons-le, mauvais, qui moins est quand on nous l'a offert, ce qui est fort aimable, et qui encore moins est quand on éprouve une réelle confiance dans le sens du discernement éditorial de Christine Féret-Fleury. Mais confiance n'est pas accord permanent, et le défi relevé ci-dessous sera donc le suivant : expliquer pourquoi ce texte participe de la définition des livres pour jeunes lecteurs que, dans notre posture critique à la fois souveraine, partielle et argumentée, nous n'aimons pas - mais alors, pas du tout. Les lecteurs qui préfèrent les critiques mesurées, ce que nous comprenons fort bien, peuvent passer à un autre post et revenir demain.
Les autres découvriront, passionnés, nous n'en doutons pas (sinon liraient-ils ce blog ?) que deux éléments, dans La Fille mosaïque, nous horripilent.
D'une part, le principe d'un livre lèche-bottes : la véritable héroïne du livre s'appelle Marie Môme (déjà, bon). C'est la "bibliothécaire stagiaire", en fait une prof-documentaliste stagiaire. Outre qu'elle ferait une excellente dialoguiste pour série de France Télévision (quand elle voit quelqu'un sangloter, elle demande : "Tu pleures ?", 11), elle est formidable ("ses jacasseries n'envahissaient pas la salle des professeurs. Elle lisait. Elle aimait par dessus tout les livres", 27), géniale (elle "connaissait par coeur la place des livres sur les étagères étiquetées de la bibliothèque", 16), très cercle-des-poètes-disparus (elle devient une "grande amie" d'une élève, 16), merveilleuse (elle réconcilie les rappeurs avec les livres en leur conseillant des dictionnaires de rimes, yo, 34) et très compréhensive bien que bibliophile (on peut caresser les seins de sa copine dans son antre sans qu'elle ne dise rien si on fait partie de ses chouchous, yes, 16). Ce n'est pas illogique : quand on exploite le filon des livres pour la jeunesse, on n'est jamais assez gentils avec ceux qui sont susceptibles d'acheter vos ouvrages - rappelons que les bibliothécaires et les libraires font partie des intouchables des livres pour la jeunesse. Plus fort encore : on peut sonner chez Marie, le soir, quand on est trop dark. Marie est toujours là. Et, surtout, Marie aime les livres, la vache, qu'est-ce qu'elle aime les livres, c'en serait suspect si ce n'était aussi pratique. En effet, ses laïus bibliomaniaques permettent à l'auteur de remplir des pages avec du vide : "Personne, pas même l'argent, ne peut guider un adolescent à travers les tourbillons et les abîmes et les écueils du désir et de l'amour et de l'angoisse de vivre [wouah! quel sahupeuherbe style !]. Seul un livre peut faire cela. Un bon livre peut être un guide" (27-28, ah ! la page 28...). Cet art poétique définit très exactement ce qui nous touche dans la rédaction de Mme Detambel ; mais son contraire nous séduit tout autant, la même Marie Môme déclarant à Jean qui lui demande s'il y a "des livres de témoignage contre la violence et l'injustice" : "Aucun livre ne peut répondre à ta place. Tu ferais mieux de noter ce que toi tu as envie de dire sur le respect, sur la justice, sur la guerre" (62), mais arrêtez-la ! Non, franchement, plus livre-médicament, tu meurs. D'ailleurs, Jean mourra. C'est pas la faute de Marie Môme, mais le résultat est là.
D'autre part, le principe du livre-médicament : nous sommes, admettons-le, peu sensibles à l'art du texte consensuel, rapidement torché, semé çà et là de mots suris tels "nippes" (attention, même si sa mère était habillée comme un sac, on ne dirait pas à Régine D. : "Hé, Régine, nippe ta mère", c'est incorrect). L'éloge du livre ("il faut lire, public, il-faut-lire") martelé par des tirages à la ligne comme : "Ils avaient lu et découvert, à la même seconde, la puissance évocatrice des mots, leur efficacité musicale" blablabla, 33, nous saoule. Les récurrents éloges du préservatif qui sentent leur année 1999 ("ou tu t'en vêts ou tu t'en vas", 62), façon livre-prévention, nous saoulent. Tant qu'on y est, la moralisation du dépucelage féminin (retour de mode ? dans les trois derniers romans pour ados que nous avons chroniqués, on s'arrête sur cet alléchant topos) qui est super quand la fille est fidèle et amoureuse et pour le préservatif, façon livre-apprends-moi-la-vie, nous saoule. La gentillesse d'un héros qui est obligé de voler (snif) vraiment malgré lui (ouin) nan mais vraiment (maman !) nan mais vr - bon, on a compris, là - pour racheter des armes afin qu'elles disparaissent du circuit des bandes (n'importe quoi !), gentillesse qui conduira ce pauvre protagoniste à mourir parce qu'il s'est interposé pacifiquement entre des bandes rivales qui voulaient en découdre, ça aussi, ça nous saoule. L'écriture "blanche", plus que vide : creuse, qui n'hésite pas à se répéter (trois "essayer de" pp. 10-11, par ex.), qui déroule son histoire sans s'embarrasser des ratés ("on n'entendait plus parler de la bande menée par une fille" évoquée au début, ben c'est dommage, 77) jusqu'à atteindre péniblement ses 79 pages, ça nous saoule.
Voilà pourquoi, (l)ivre d'insatisfaction - peut-être est-ce l'une des définitions de la littérature ? elle ne correspond pas, en l'état, à la nôtre -, nous n'avons pas réussi à faire mentir notre a priori. Une prochaine fois, peut-être ?
BF

31/01/2008

Cyrille Martinez, romancier enlevé ?

0a330a7e975604ce2099a48e0b31c053.jpgIl paraît que Bill Clinton a disparu. Il paraît que Madonna va venir chanter. Il paraît que, dix ans plus tôt, il y avait les Jeux Olympiques. Il paraît que des Russes faisaient du ski de fond, Katarina Witt était championne de patinage artistique, et. Bon, il paraît. Qu'à un moment, on peut finir ses phrases, mettre un point, et d'autres fois, plutôt un tiret, comme si on nous tiret dessus, ou comme si on tentait de mettre un t(i)ret d'union. Tel est le point de départ de L'Enlèvement de Bill Clinton, premier roman de Cyrille Martinez paru aux 400 coups.
Ce texte, à la fois au "tu" et au "je", se situe entre 1984 et 1994, à Sarajevo, dite S. Le narrateur en explique l'origine pp. 117-118. Mais est-ce la "vraie" source ? La couverture nous invite à la prudence en matière de véracité : le titre dit "faux", Bill Clinton n'a pas été enlevé ; la jeune patineuse de la photo en première ne semble pas être Katarina Witt, à laquelle la quatrième se réfère pourtant ; l'éditeur mentionné officiellement n'est pas le bon (le copyright laisse penser que le livre est co-édité par les éditions de L'instant même) ; enfin, les 400 coups, identifié comme un éditeur "pour la jeunesse", livrent ici un roman qui s'inscrit résolument dans une littérature pour adultes : rien sur la loi de 1949, références complexes, ellipses nombreuses, principe du ressassement répétitif (en moins mâchonné que Imre Kertész, mais enfin...), flou du héros empêchant toute identification, imprécision de l'action morcelée, limitée, explosée, etc. Tous ces éléments participent du propos du livre, variation autour d'un thème connu : la guerre est absurde (qui lutte contre qui ? qui est où ? quelle est la vérité ? comment la représenter ? l'image, le film, la photographie - mensonges ? la parole - brisée ? l'information - las, "en matière d'information, n'importe quoi valait mieux que rien du tout", 10 ?). Le lecteur est projeté dans l'imprécis, le flou, la ville vide, le presque-rien, la fumée de cigarette qui prouve qu'on est vivant. Nous avions donc pensé ne pas chroniquer ce livre, bien qu'il nous ait été accortement mandé avec une dédicace (joie !), mais un coup d'oeil sur la sélection "ados" du Salon de Montreuil (http://salon-livre-presse-jeunesse.net/slpj2007/index.php...) nous a montré que la tendance, pour les ados du neuf cube vus par le CPLJ, consistait à ne pas s'intéresser aux livres pour la jeunesse. On a donc eu, grâce à Cyrille Martinez, l'occasion d'être tendance et, comme ce n'est pas si fréquent, on l'a saisie.
En effet, L'Enlèvement de Bill Clinton n'est clairement pas un texte pour la jeunesse, mais sa publication dans une collection dirigée par Christine Féret-Fleury (enfin, là encore, méfiance : la page 6 nous apprend qu'elle est, ici, co-directrice) permet de s'adresser aux jeunes adultes. Sans doute est-il, dans ce cadre, une intéressante initiation aux signes extérieurs de littérarité : adéquation entre le propos et la langue, déplacement de la narration sur des problématiques d'écriture et de "dire" (comment, jusqu'où, de quel droit, à qui, etc.), mélange des narrateurs qui fera le bonheur des amoureux des catégories selon saint Genette, etc. Oublions les vilaines pages blanches qui suivent le texte, et effaçons prestement de notre mémoire les quelques inévitables fautes de frappe avisées çà et là (mais comme la correctrice signe son oeuvre, signalons par ex. le "que fallait-en conclure", 17 ou le "tu ne cesses de te demander ce qui t'as amené", 67) pour nous concentrer sur le fond de ce texte.
On l'aura peut-être senti, notre enthousiasme est fort mesuré. Saugrenu donc intéressant à l'aune de la production moyenne pour jeunes lecteurs (dans laquelle il ne s'inscrit que partiellement), fort de trouvailles et d'un évident plaisir à unir sujets de la narration et manières de narrer, soucieux néanmoins de garder un fil conducteur qui sera dénoué habilement à la fin, ce roman nous a parfois fait l'impression d'être une démonstration un brin ronflante de littérarité apparente. L'originalité du propos ne nous a pas frappé (aïe, enfin, non, justement) ; les procédés stylistiques privilégiés ici sont connus - ce qui est normal - et peu réinvestis - ce qui est dommage - par l'originalité d'une voix ; surtout, ce qui nous a déplu, c'est la volonté d'explicitation, comme si l'auteur, égocentrique, avait éprouvé le besoin de se pousser du col ou, altruiste, de féliciter le lecteur habile. Cette tendance apparaît dans l'explicitation des didascalies (symbolique de la cigarette, par ex.) et surtout dans les nombreux métatextes dont on a, par instant, l'impression qu'ils manifestent le doute de Cyrille Martinez en notre capacité à saisir le génie de lui-même. Ainsi, après une séquence interrompue, peu claire, l'auteur commente : "Tu es incapable d'en dire plus à propos de ladite phrase - Formuler en termes clairs ce mumure qui te vient à l'oreille tu en serais bien incapable", 65. Etait-ce indispensable ? Tout le charme de l'implicite, du sous-entendu (d'autant plus utile quand, précisément, il n'y a rien à entendre), se dissipe... Autre ex. : après nous avoir montré l'absurdité d'une situation d'attente, l'auteur ajoute que le personnage "sait pertinemment que ce spectacle ne signifie rien, ne représente rien, (...) événement sans motifs ni symboles -", 57. Certes. Fallait-il surligner ce que le texte disait fort bien ?
Chaque lecteur y répondra à sa manière. Pour ce qui nous concerne, c'est une déception, mais pas forcément la moins intéressante que nous ayons éprouvée ces derniers temps.
BF