22/04/2008
Quand la situation vampire...
Dans la collection "Macadam", Milan publie la série de Scott Westerfield sur les peeps, ces vampires aux tendances cannibales plus ou moins maîtrisées. Après V-Virus, voici A-Apocalypse. Bande-son pour fin du monde (trad. Guillaume Fournier, 316 p., 10,5 €), dont on ne peut pas dire que le titre français soit le plus excitant possible. Pourtant, c'est avec curiosité qu'on aborde cette sequel, confiant dans le talent de l'auteur (V-Virus séduisait ainsi par son alternance de chapitres narratifs et biologiques joliment troussée) et excité à l'idée de retrouver certains personnages du premier tome. Cette fois, Scott Westerfield se contente de raconter ce que racontent les romanciers pour la jeunesse quand ils n'ont point l'inspiration : ce sera l'histoire d'un groupe de zique qui se crée, qui fait du son - du new sound, en l'occurrence - et qui devient une vedette grâce au label Red Rats. Mais le groupe est miné de l'intérieur par un virus sexuellement et félinement transmissible, peut-être pire encore que le sida, car ledit virus fait remonter de souterraines et inquiétantes créatures au cours de concerts particulièrement vibrants...
Disons-le d'emblée : ce texte, qui développe la veine "vampirique" à la mode dans la production anglo-saxonne, est un chouïa moins convaincant que le précédent. C'est dû en partie à un texte moins riche en effets de surprise et en trouvailles - signalons cependant quelques jolies notations ("elle faisait partie de ces filles plus jolies avec des lunettes", 40, et la resémantisation de certains tics de langage : les djeunses, dans ce texte, taxent de "fénorme", ce qu'ils trouvent "fexcellent", c'est assez frigolo). Mais ce qui frappe surtout, ce sont deux éléments sur lesquels Scott Westerfield n'a pas de prise. D'une part, la présentation du texte, saccagée par des interlettrages qui passent de l'extrêmement resserré au très étendu puis au normal, en fonction de ce qui arrange le metteur en pages. C'est très vilain et désagréable à la lecture. D'autre part, la traduction, qui nous paraît être un modèle d'un produit de mauvaise qualité. Nous en donnerons quatre signes.
Premièrement, le choix qu'a fait l'auteur de donner des titres de chapitres reprenant des titres de groupes de rock, est ici gommé. A la place, on a droit à des intitulés passionnants comme "Folie", "Le Besoin", "Coureurs de cachets", ce qu'on pourrait, en termes critiques, qualifier de SNAC. Pourquoi ne pas avoir laissé les titres anglais pour susciter un effet de surprise (d'autant qu'il est explicité par l'auteur à la fin) ou, à la rigueur, tâcher de les remplacer par d'autres trouvailles françaises, voire leur substituer des titres de chansons célèbres plutôt que des groupes, afin qu'ils semblent plus familiers - pour reprendre nos ex. : "Can I Play with Madness?", "Everybody Needs Somebody" et "Money, Money, Money" ?
Deuxièmement, la version française est percluse de répétitions qu'un traducteur soucieux de son lecteur se doit d'alléger selon les différentes stratégies à sa disposition, par ex. : recours aux synonymes, remplacement d'une didascalie, suppression d'une notation inutile que le français alourdit, etc. Obsédants, appauvrissants, omnirécurrents, les "hausser les épaules / un sourcil", "soupirer", "hocher / secouer la tête", "froncer les sourcils", "un peu", "commencer", "vraiment", "bien sûr", "avaler sa salive" / "déglutir" (passionnant, insiste lourdement sur l'émotion du personnage) et autres "dévisager" (notamment martelé dans le final, cf. 235 238, 242, 280, 292, par ex.)...
Troisièmement, un traducteur anglophone n'est certes pas obligé d'être hispanophone ; ce nonobstant, quand de nombreux termes hispanophones se retrouvent dans le texte, et qui plus est quand l'auteur rappelle par la bouche de ses personnages que, malgré sa finale féminine, problema est masculin - ce qui démontre son attention aux propos en castillan -, il n'est pas interdit d'y prendre garde. On regrettera donc l'oubli systématique des accents - j'exagère : il y en a parfois... hélas, il arrive que ce soient des accents graves, cf. p. 150 - sur "musica", "esoterica", "mas cervezas", etc. Admettons que le traducteur ne soit pas responsable de cette bêtise - ça ne fait qu'une pierre de plus dans le jardin déjà assez minéral de l'éditeur - à qui l'on pourrait aussi demander : pourquoi pas d'espaces insécables après le tiret de dialogue ?
Quatrièmement, un traducteur anglophone a, à notre sens, le devoir de tenter de rendre son texte français le moins anglais possible. Cela passe, d'une part, par un allègement des didascalies lourdaudes en français, nous l'avons dit. Cela passe, d'autre part, par l'évitement des formules typiquement anglophones qui, en français, n'apportent rien. Voici une collection de quelques éléments qui auraient pu être revus.
- le "you know", pratiquement monosyllabique en américain (l'équivalent français oral serait "t'vois, quoi"), aurait pu être zappé. Ex. : "Je relevai vite fait la tête. Vous savez, au cas où tout le monde balancerait sa télé ce soir-là", 15 ; "jeter un coup d'oeil à, vous savez, l'art", 168 ;
- même principe avec les "it's not as if", traduits littéralement avec lourdeur, par ex. p. 22 et 267, avec les italiques anglophones qui vont bien ;
- les formules d'appui du discours comme "I mean" ("je veux dire" - par ex. 16, 25, 39, 59, 117), "I suppose / imagine" ("Ouais, je suppose", 105 ; "Je suppose que non", 128 ; "ça se tient, j'imagine", 131 ; "Je suppose. Ouais", 143 ; "Ouais, j'imagine", 182 ; "Nous avons du coeur, j'imagine", 233 ; "ça fait partie du new sound, je suppose", 233), obsédantes dans ce texte, ainsi que les questions tags (par ex. : "- Tu le sais, n'est-ce pas ? / - Vraiment ?", 247) auraient gagné à être éliminées (de même que "je suis supposé escalader la fenêtre" aurait peut-être été mieux traduit par : "Je suis censé escalader ta fenêtre") ;
- la présentation des dialogues, avec didascalies intégrées ("- Exactement. (Je souris.) Comment tu t'appelles, au fait" ?, 23) n'est pas francophone. Aller à la ligne et dynamiser l'oralité ne nuit pas au roman de divertissement ;
- le traducteur a les devoir et droit de traduire : l'expression "c'est un total tombeau", 27, doit signifier en français : "c'est un tombeau" - le "total" tentant de singer un idiolecte djeunse se révèle ici total limite genre style nul ; le who knows mérite aussi d'être transposé sous peine de lourdeur : "- Que s'est-il passé ? / - Qui peut le savoir ?" peu oralisé pour des djeunses, 235 ; les figures de renforcement anglophones ne sont pas les mêmes qu'en français : "avais-je bien entendu cannibales ?", 235, est lourd ; attention aux expressions idiomatiques qui doivent être transposées ("- Fénorme, dis-je, en me rappelant de ne plus poser de questions à partir de maintenant", 282) ;
- le terme de "kids" pose un problème de traduction, mais une chose est sûre : sa transposition en "gosses" n'est presque jamais une bonne solution (quel jeune dirait "une bande de gosses s'étaient rassemblés", 29, par ex., cf. aussi 287 ?) ;
- la langue française dispose de plusieurs verbes, eh oui, qui permettent parfois d'éviter la répétition de "faire" : dommage que, par ex., en une demi-page 29, les préparateurs milanais n'aient pas jugé opportun de dynamiser les quatre occurrences ("comme il le faisait toujours chaque fois", sic ; "le conducteur se ferait saucer", tut tut tut, pas de faute de frappe, mauvais esprits ; "en faisant néanmoins passer son étui" ; "cela faisait une drôle d'impression") ;
- les jurons posent un autre problème de traduction, mais le terme de "jurons", les expressions comme "nom d'un chien" ou "nom de Dieu" ne paraissent pas opportunes dans l'idiolecte d'un djeunse moderne ;
- les syntagmes comme whatever ("un entretien d'embauche ou je ne sais quoi", 33 ; "c'est sans doute une clocharde ou, (sic) je ne sais pas", 79 ; "comme les Rockettes ou je ne sais quoi", 184 ; "Jimi Hendrix ou je ne sais quoi", 310), in some way ("Min étudie l'espagnol, en quelque sorte", 117, voir aussi "vu que tu es la chanteuse, et tout ça", 119), or something ("Ne pourrait-on s'appeler tout simplement 'Invités spéciaux' ou quelque chose de ce genre ?", 182 ; "Elle se sert de tisanes et de trucs de ce genre", 213), anyway ("Qui êtes-vous, de toute façon ?", 213 ; "que signifie 'plasma', de toute manière ?", 252 ; "ce n'était probablement qu'une coïncidence, de toute façon", 270) et autres syntagmes du type as far as I am concerned donnant "pour ce que j'en sais", 237 / "pour ce que ça vaut", 312, "lui m'a l'air trop rapide, si tu veux mon avis", 253, ne sont pas traduisibles tels quels, il convient de faire un ch'tit effort de reformulation pour donner le sens sans donner à lire la transcription d'une expression anglaise ;
- "réaliser" est un anglicisme, on lui préfèrera : se rendre compte, s'apercevoir, découvrir, prendre conscience, etc. ;
- l'expression "rouler des yeux" est curieuse en français ; pour ma part, je ne suis pas convaincu que "I rolled my eyes" mérite une traduction littérale, le traducteur hésitant d'ailleurs entre une construction transitive ou intransitive (par ex. 42/44/185) ;
- la grammaire a son importance, si-si : ainsi, "elle produisit un petit bruit désapprobateur" (46) tendrait à personnaliser le bruit, ce qui n'est pas l'effet voulu : ici, le sens est : "un petit bruit de désapprobation" (savoir si "produire" convient bien est une autre question, pas forcément inutile) ;
- d'une façon générale, il convient de se méfier des adjectifs anglais : "ton stupide chat" (98) conservé avec l'inversion substantif / qualificatif n'est pas une bonne traduction, pas plus que l'emploi de "foutu" ("ce foutu Astor Michaels", 225 ; "Foutus gènes du champagne", 229 ; "ce sont de foutus cannibales", 235 ; "foutu chasseur de vampires", 268) ;
- "OK" gagne le plus souvent à être traduit, de même que "sûr" qui, tout court, ressortit directement de l'anglicisme, cf. 57 et 104, par ex. : "- Tu vas bien ? / - Sûr." ;
- certaines expressions n'ont aucun sens en français sans un minimum de transposition : quid, par ex., de "sa voix mourut dans un soupir", 118/215/271 ? de "Je m'éclaircis la gorge, acceptant la rebuffade", 128 ? de "Sa pomme d'Adam fit le yoyo", 160 ?
- l'utilité de certaines annotations aurait pu être réévaluée à la traduction ("Ellen termina sa bouchée de pâtes au fromage", super, on est content, 128), de même que certains effets de suspense lourdauds ("Tout se déroulait trop bien. J'aurais dû savoir qu'un truc finirait par coincer", tadaaam, 137) ;
- et rappelons au passage que dans l'expression "grand ouvertes", grand ayant valeur adverbiale, il ne s'accorde pas avec "ouvertes" (177, 203).
Si l'on ajoute à cela des expressions maladroites ("Je parcourus les CD étalés sur son lit pour tâcher de démêler ses influences", 33 ; "Moz nous figea net", 42, nous figea, donc ; redondant "tout s'emboîtait de manière cohérente", 52 ; "Un point de plus pour le veto selon Moz", 185 ; "Minerva et lui échangeaient des messes basses", 194 ; "un hoquet à l'ail", 209 ; "le soleil qui se déversait dans la salle à manger", 229 ; "Je signai, comme il l'avait toujours su", 249 ; "un truc aussi futile qu'un concert gratuit", 297) et des facilités dispensables ("elle découvrait un peu trop de dents pointues", 112), on comprend la déception profonde que l'on est susceptible d'éprouver à la lecture d'un texte qui méritait, assurément, un meilleur sort, au regard du talent et de l'humour de l'auteur. Peut-être pour les prochains (feint-on d'espérer) ?
BF
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