16/05/2008
Un squelette ? Hé ! Que c'est lent !
L'incipit laissait croire que nous avions trouvé un squelette excellent : « La mort brutale de Gordon Edgley fut un choc pour tout le monde, surtout pour lui. » Aussi craignions-nous que la suite de Skully Fourbery, de Derek Landy (trad. Jean Esch, Gallimard Jeunesse, 298 p., 16 € incluant la tranche fluo, le marque-page assorti la couverture en relief) ne fût pas de la même eau. D'autant que le pitch aussi était excitant : il promettait des enquêtes de Skully Fourbery, détective entre tradition ancienne et modernité magique, qui présente la particularité d’être un squelette. Hélas, l’on ne nous avait pas dit, ce dont nous eussions il est vrai dû nous douter dans la production d’entertainment pour la jeunesse, qu’il était affublé d’une greluche, Stephanie, nièce de Gordon Edgley, auteur à succès, qui en a fait son héritière principale. La miss récupère donc la grande maison de Gordon autour de laquelle tournoient d’inquiétantes créatures… à la poursuite desquelles elle va bien entendu se jeter en compagnie du squelette.
Aussi ce personnage de nunuche pseudo-courageuse, apprentie magicienne comme tant d’autres, transforme-t-elle rapidement ce qui aurait pu être une excellente idée rappelant, de loin, le Chevalier inexistant d’Italo Calvino, en une rédaction qui accumule les clichés. Que ces clichés soient volontaires et permettent au lecteur d’avoir des repères de lecture via l’impression de déjà-lu ne sauve pas ledit lecteur de l’ennui voire de la consternation. Les noms propres (Meritorious, Hideous, Mevolent, Serpine, Skully pour une tête de mort) ne font pas dans la subtilité, le classique enrichissement sémantique venant parfois alourdir une onomastique déjà pesante (« Je trouve que ça sonne bien, Valkyrie [autre nom de Stephanie, à ne pas confondre avec Vachkyrie]. Des guerrières qui récupéraient les âmes des morts sur les champs de bataille et les emportaient », 191, génial, un livre qui apprend quelque chose !). Une longue scène initiale chez le notaire où les méchants proches du défunt sont punis de leur vilenie par le testament, est un premier exemple de topos dont on a du mal à cerner l'intérêt. Mais que dire des titres de chapitre (par ex. : « Le testament », « Petite fille toute seule », « Rencontre avec China Spleen », « Un meurtre en préparation », etc.), sinon qu’ils ne donnent guère faim de lecture ? Les pseudo-astuces de suspense sont nulles, oscillant entre des effets d’attente du type : « Moins tu en sais, mieux ça vaut », 48, et des dialogues creux par ex. 57, haut 86, censés créer un effet de pause, suppose-t-on. Il n'empêche, est-ce bien raisonnable d’écrire : « - Je ne sais pas quoi dire. / - Il n’y a pas grand-chose à dire, après une histoire pareille, hein ? / - Non, en effet. / (…) Après cela, ils restèrent silencieux un instant. » (194) Auto-valorisation insistant sur l’émotion que le lecteur doit ressentir et absence d’information supplémentaire visent probablement à faire retomber puis remonter la tension ; toutefois, l’abus de ces longueurs a surtout pour effet collatéral de susciter l’ennui.
Les trucs permettant d’informer le lecteur sont à l’avenant (« - Donnez-moi un cours [de magie]. / (…) – Bah, ça ne peut pas faire de mal. Il existe deux types de mages », etc., 50). Leur banalité frappe (aïe) d'autant plus que le propos du livre est à l'avenant : il s'agit pour les héros de mettre un terme aux agissements de grands méchants qui veulent contrôler le monde et à qui il ne faut pas révéler son nom sous peine de possession - l’histoire menant, malgré d’inquiétants Fendoirs très harrypotteriens, à un dénouement qui raconte une victoire forcément partielle puisqu’il faut vendre les prochains tomes.
Pour ne rien arranger, des contradictions sont semées dans le texte. Par ex., p. 31, « le fait de crier aidait [Stephanie] à dissimuler sa peur », affirme l’auteur ; et cependant la gamine crie aussitôt : « J’appelle la police ! Immédiatement ! » (31). Discrète dissimulation... Des fautes d’édition rythment la lecture. Par ex. : « Il s’écroula, roula sur lui-même et se releva aussitôt. / Pour se jeter sur son adversaire. » (33) On veut bien, cher préparateur, que la page soit plus joliment présentée grâce à ce retour à la ligne ; mais l’inconvénient, c’est quand même que cette césure n'a point de sens. Une virgule en trop complique parfois les phrases (« le moteur protesta, avant de rugir », 69), alors qu’elle aurait simplifié la lecture ailleurs (« - Bonne idée, approuva (sic) Skully et ils repartirent précipitamment », 219). Des espaces insécables après les tirets de dialogue n’auraient pas nui à l’esthétique de la mise en page (par ex. p. 117). Une relecture attentive aurait évité quelques redondances inutiles (« elle s’écroula au sol », 97, et non dans les airs, c’était assez prévisible) et quelques fautes de frappe (par ex. : « Sans Visage » sans tiret p. 123 contrairement aux autres occurrences ; « les yeux grands ouverts », 136, alors que « grand » a ici valeur adverbiale et est donc invariable ; « nul ne plus nous arrêter désormais, 242, etc.).
La traduction de Jean Esch, passeur en français de la trilogie la plus célèbre de Philip Pullman, fait ce qu'elle peut pour ne pas desservir le texte. Toutefois, elle n’évite pas les termes omni-récurrents attendus : on trouve force « déjà », « juste », « un peu », « faire » (cinq occurrences p. 165, par ex.) « tout » (cinq occurrences p. 157, par ex.), « bien » / « bien sûr », « commencer à », « soupirer », « sourire » (qu’on peut par ex. esquisser ou réprimer, voire soupçonner : « Un soupçon de sourire réapparut sur ses lèvres », 175), « ne pouvoir s’empêcher de », « hausser les épaules » (voire « esquisser un haussement d’épaules », très fort, 70), secouer / hocher la tête (voire « hocher timidement la tête », gnagnagna, 84), « vrai » et ses dérivés, etc. On trouve également de trop nombreux démonstratifs anglophones (par ex. : « Il y a ce type », 136, pour « un type »), et une cohorte d’expressions surannées typiques d'une production mainstream pour la jeunesse (« pousser / lancer un juron », par ex. 63, 66, 96, 224 ; « les ennuis suivent votre sillage », 117 ; « il se mouvait tel un félin », 131 ; « tu es rudement futée pour ton âge », 239 ; « tu meurs d’envie de fanfaronner », 295, etc.). On note quelques anglicismes, sémantiques (« réaliser », « la première impression et tout ça », « genre », « insubordonnée ») et syntagmatiques. Par ex. : « You don’t want to see that » donne « Tu n’as pas envie de voir ça », 51, peu francophone ; « or something » est transcrit littéralement par « il existe des tests ou un truc comme ça », 70, 207, 209, ou par « il n’a pas besoin de prendre des mesures ou je ne sais quoi ? », 85, 233 ; « really » suscite de lourds et répétitifs « - C’est vrai ? » ; « she had no choice » donne « elle n’avait pas le choix » au lieu de « elle n’avait pas d’autre choix », remarque dont on gagne souvent à se passer ; « let me ask you a question » donne « laisse-moi te poser une question », guère francophone non plus ; voir aussi les anglophones « je suppose » et autres « j’imagine », « vous êtes sûr ? », etc.).
Outre les facilités (« tout se déroula très vite, trop vite », 149, à rapprocher de « les bois étaient silencieux, trop silencieux », 184 ; « pendant un instant, il n’y eut plus que le sifflement de l’air », 149 ; intertextes patauds cf. p. 152, censés souligner l'originalité du roman que l'on lit ; verbes pronominaux maladroits comme « Stephanie se sentit rougir », 158 et « se sentit observée, étudiée », 159 au lieu de « sentit qu’elle rougissait », etc.), certaines formules ne convainquent pas. Par ex. : « Son sourire se fit espiègle », beurk, 54 ; « trop d’eau a coulé sous le proverbial pont », 55 ; « tu ne me donnes pas cette foutue clef », 65 ; « elle enregistrait le sens de ses paroles. Finalement, elle ne put se retenir, il fallait que ça sorte », 116, précisons qu’il ne s’agit pas de pipi ; comme dans Tunnels où l’on surgit de nulle part, ici « se matérialisent » des personnes « issues du néant », 117 ; « il irradiait le pouvoir », 121, gâ ; « elle se releva en position accroupie », 148 ; « un ton rempli d’exaspération », 157 ; « il y eut des mouvements et des bruits », 176 ; « une rapidité et une élégance qui confèrent à ce geste un aspect artistique », 177 ; « Meritorious sembla marquer un temps d’arrêt » ce qui, comme esquisser un haussement d'épaules, est techniquement très dur, 178 ; « - Gordon appartenait à une secte ? / - à défaut de trouver un meilleur mot, oui », 211 ; « était-ce une impression ou bien elle bougeait ? », 223 ; « Stephanie n’apercevait aucun œil », 226. Signalons en sus que la jeune ado est taxée de « jeune femme », et que, Gallimard Jeunesse oblige, son langage tâche de causer correc' : « Ce n’est pas un quartier très bien fréquenté », gnagnagna, 49 ; « Vous connaissez rudement bien cette histoire », 61, etc.
Sporadiquement, faisant écho à l'incipit réussi, quelques bulles d’humour pétillent. Par ex. : « - ça vous ferait plaisir de n’avoir jamais découvert vos dons ? / - Je ne le saurais pas. » (53) ; « Il n’est pas seulement disgracieux, il est réellement, sincèrement laid » (81) ; quand l’héroïne s’énerve qu'on la prenne, à juste titre, pour une cruchouille : « Je suis fascinée, excitée et émoustillée. J’ai vu des gens stupéfiants faire des choses stupéfiantes et j’ai été stupéfiée » (87) ; « je refuse d’approuver le crime, sous toutes ses formes. Sauf quand c’est moi qui le commets, naturellement » (107) ; « mon proviseur fait attendre les gens quand on est convoqué dans son bureau. Il s’imagine que ça lui donne l’air important. / - Et ça marche ? / - Il a surtout l’air d’être en retard » (117) ; « le métier de détective n’est pas fait que de tortures, de meurtres et de monstres. C’est aussi parfois très déplaisant », 196.
Bref, on aurait aimé que Derek Landy se concentrât moins sur la fabrication d'un produit où tout est décevant, de la construction aux personnages en passant par la gestion des archétypes et les scènes de combat que ce karatéka est censé maîtriser admirablement (en fait, carrément pas), pour piocher davantage dans la veine irlando-humoristique, qui nous paraît plus prometteuse. L'eût-il fait, il aurait peut-être eu moins de succès, mais nous n'aurions point eu à conclure que, en définitive, ce Skully Fourbery sentait, à nos narines, le pétard mouillé et, à nos yeux, la belle idée décevante.
BF
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16/01/2008
Le crime est presque parfait
Il fallait au moins un Anglais pour oser écrire la première somme sur les Tortues Ninja racontée par le petit Nicolas. Quand Frank Cottrell Boyce, scénariste de cinéma, a décidé de se mettre à écrire pour enfants, l'édition pour la jeunesse s'est arrachée son premier roman, Millions, l'histoire de gamins tombant sur des tonnes d'argent à dépenser de toute urgence avant le passage à l'euro. En France, c'est Gallimard Jeunesse qui, à l'époque, a réuni plus de zéros sur son chèque que les autres éditeurs pour s'offrir ce premier roman drôle et inventif. L'arrivée du deuxième livre de Boyce, qui renoue avec son cher thème du rapport rarement exploré entre jeunesse et argent (eût-il pris une forme d'art), Le Crime parfait, confirme le talent hors du commun de l'auteur.
L'auteur nous fait plonger tête la première dans la grisaille de Manod, une ville minuscule du Pays de Galles. Manod a le taux de criminalité le plus bas du pays ("et la plus forte pluviométrie, les deux sont peut-être liés", 30). Manod rêve d'obtenir un panneau sur la route la plus proche pour signaler son existence aux moutons égarés. Manod est entouré de villages qui font des vide-greniers (un peu plus loin, on trouve L'Empire du pneu, la plus belle attraction de la région). Et Manod a deux historiens. D'une part, le journaliste du Manod Month, qui conclut tous ses articles par "de toute façon, on s'en fout, personne ne lit ce journal" ("autrefois, le Manod Month s'appelait le Manod Week, mais les nouvelles sont trop rares", 63) ; et, d'autre part, Dylan Hughes, le jeune narrateur de l'histoire, qui note consciencieusement ce qui se passe, c'est-à-dire à peu près rien ("remarque du jour : ne pas confondre huile et antigel", 11), sur le livre du garage familial. Chapitré au jour le jour, le roman démarre vraiment, après une admirable mise en place, quand d'étranges zozos viennent habiter dans la montagne, avec quads et caisses en bois : ils protègent les collections du plus grand musée londonien, menacées par une inondation. Dylan réussira-t-il à se faire passer pour un expert ? La bande des Hughes parviendra-t-elle à dérober un Van Gogh pour faire rentrer à la maison leur papa ? Et surtout, l'art, associé aux figurines articulées des tortues Ninja et à un boa psychédélique, permettra-t-il de rendre au village sa joie de vivre... et son panneau indicateur ?
Pour y parvenir, les deux personnages principaux de Manod ("on", pour la famille Hughes, et "tout le monde" pour, ben, tout le monde) vont se déchirer, collaborer, se stimuler pour nous offrir une chronique d'une drôlerie formidable.
La traduction, de qualité étonnante pour qui a lu les Grace Dent, par ex., aurait parfois gagné à être précisée (confusion de registres, avec par ex. insertion de termes inutilement surannés comme "chiper", 166, "du tonnerre", 180... 254, "faire des risettes", 242, "friandise au chocolat", 148, "et patati et patata", 274 - et, à l'inverse, "j'ai la super pêche", archaïsme des années 1990, 163, etc. ; anglicismes comme "ou je ne sais quoi", "réaliser" pour se rendre compte, "j'aimerais vous aider" pour "j'aurais aimé vous aider", 150, récurrent "elle avait raison", "rien de tel" employé de façon ambiguë sinon fausse ; répétitions abusives de "tout", "faire", "vrai", "déjà", "bien", "juste", "commencer", "par conséquent" ; jeux de mots pas toujours hilarants comme : "Des gâteaux ! s'est soudain écriée Minnie. / On était tous baba", 118, "j'étais trop réveillé pour m'endormir", 300 ; facilités comme "Je ne nous avais jamais imaginés déménageant" au lieu de "Je n'avais jamais imaginé que nous déménagerions", 260). La relecture aurait pu être affinée (sporadiques erreurs typo, cf. par ex. début pp. 18, 20, ou vers explicit pp. 264, 297 et bas 309, pour finir en mocheté). La narration accuse quelques rares faiblesses qui auraient gagné à être atténuées (cliché récurrent du héros-narrateur qui se fait applaudir par la foule, 221 et 237 ; fin peut-être à préciser). Mais tout cela n'entame pas l'évidence : Le Crime parfait est un plaisir extrême de givré, un hymne à la loufoquerie narrative et une démonstration de l'art de raconter une histoire classique (jeune héros narrateur avec petite copine terrible, happy end, etc.) par un bouffon qui allie efficacité et subtilité. Respect !
BF
PS : interview anglophone de l'auteur à lire sur http://motherdaughterbookclub.wordpress.com/2007/04/11/in....
00:05 Publié dans Actualité de la LIJE | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Frank Cottrell Boyce, Catherine Gibert, Gallimard Jeunesse
21/12/2007
La belle hait la bête
Remixez les contes, il en restera toujours quelque chose. Dans la grande farandole des livres multi-exploités, en voici un nouvel épisode, fort légitime, ma foi : "Je veux qu'une de vos filles viennent volontairement mourir à votre place", cela vous rappelle quelque chose ? Bien vu ! La Belle et la bête, version Jacques Bonnafé / Isabelle Aboulker, paraît en livre-CD chez Gallimard Jeunesse, dans la collection "Contes de toujours", agrémentée d'illustrations de Julie Ricossé. Il s'agit d'un "titre recommandé par le ministère de l'Éducation nationale au cycle 3 de l’école primaire (niveau de difficulté 3) et en accompagnement du programme des collèges". De plus, Madame Figaro a a-do-ré cette ré-exploitation d'un "classique". Tout est dit.
BF
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