31/01/2008

Cyrille Martinez, romancier enlevé ?

0a330a7e975604ce2099a48e0b31c053.jpgIl paraît que Bill Clinton a disparu. Il paraît que Madonna va venir chanter. Il paraît que, dix ans plus tôt, il y avait les Jeux Olympiques. Il paraît que des Russes faisaient du ski de fond, Katarina Witt était championne de patinage artistique, et. Bon, il paraît. Qu'à un moment, on peut finir ses phrases, mettre un point, et d'autres fois, plutôt un tiret, comme si on nous tiret dessus, ou comme si on tentait de mettre un t(i)ret d'union. Tel est le point de départ de L'Enlèvement de Bill Clinton, premier roman de Cyrille Martinez paru aux 400 coups.
Ce texte, à la fois au "tu" et au "je", se situe entre 1984 et 1994, à Sarajevo, dite S. Le narrateur en explique l'origine pp. 117-118. Mais est-ce la "vraie" source ? La couverture nous invite à la prudence en matière de véracité : le titre dit "faux", Bill Clinton n'a pas été enlevé ; la jeune patineuse de la photo en première ne semble pas être Katarina Witt, à laquelle la quatrième se réfère pourtant ; l'éditeur mentionné officiellement n'est pas le bon (le copyright laisse penser que le livre est co-édité par les éditions de L'instant même) ; enfin, les 400 coups, identifié comme un éditeur "pour la jeunesse", livrent ici un roman qui s'inscrit résolument dans une littérature pour adultes : rien sur la loi de 1949, références complexes, ellipses nombreuses, principe du ressassement répétitif (en moins mâchonné que Imre Kertész, mais enfin...), flou du héros empêchant toute identification, imprécision de l'action morcelée, limitée, explosée, etc. Tous ces éléments participent du propos du livre, variation autour d'un thème connu : la guerre est absurde (qui lutte contre qui ? qui est où ? quelle est la vérité ? comment la représenter ? l'image, le film, la photographie - mensonges ? la parole - brisée ? l'information - las, "en matière d'information, n'importe quoi valait mieux que rien du tout", 10 ?). Le lecteur est projeté dans l'imprécis, le flou, la ville vide, le presque-rien, la fumée de cigarette qui prouve qu'on est vivant. Nous avions donc pensé ne pas chroniquer ce livre, bien qu'il nous ait été accortement mandé avec une dédicace (joie !), mais un coup d'oeil sur la sélection "ados" du Salon de Montreuil (http://salon-livre-presse-jeunesse.net/slpj2007/index.php...) nous a montré que la tendance, pour les ados du neuf cube vus par le CPLJ, consistait à ne pas s'intéresser aux livres pour la jeunesse. On a donc eu, grâce à Cyrille Martinez, l'occasion d'être tendance et, comme ce n'est pas si fréquent, on l'a saisie.
En effet, L'Enlèvement de Bill Clinton n'est clairement pas un texte pour la jeunesse, mais sa publication dans une collection dirigée par Christine Féret-Fleury (enfin, là encore, méfiance : la page 6 nous apprend qu'elle est, ici, co-directrice) permet de s'adresser aux jeunes adultes. Sans doute est-il, dans ce cadre, une intéressante initiation aux signes extérieurs de littérarité : adéquation entre le propos et la langue, déplacement de la narration sur des problématiques d'écriture et de "dire" (comment, jusqu'où, de quel droit, à qui, etc.), mélange des narrateurs qui fera le bonheur des amoureux des catégories selon saint Genette, etc. Oublions les vilaines pages blanches qui suivent le texte, et effaçons prestement de notre mémoire les quelques inévitables fautes de frappe avisées çà et là (mais comme la correctrice signe son oeuvre, signalons par ex. le "que fallait-en conclure", 17 ou le "tu ne cesses de te demander ce qui t'as amené", 67) pour nous concentrer sur le fond de ce texte.
On l'aura peut-être senti, notre enthousiasme est fort mesuré. Saugrenu donc intéressant à l'aune de la production moyenne pour jeunes lecteurs (dans laquelle il ne s'inscrit que partiellement), fort de trouvailles et d'un évident plaisir à unir sujets de la narration et manières de narrer, soucieux néanmoins de garder un fil conducteur qui sera dénoué habilement à la fin, ce roman nous a parfois fait l'impression d'être une démonstration un brin ronflante de littérarité apparente. L'originalité du propos ne nous a pas frappé (aïe, enfin, non, justement) ; les procédés stylistiques privilégiés ici sont connus - ce qui est normal - et peu réinvestis - ce qui est dommage - par l'originalité d'une voix ; surtout, ce qui nous a déplu, c'est la volonté d'explicitation, comme si l'auteur, égocentrique, avait éprouvé le besoin de se pousser du col ou, altruiste, de féliciter le lecteur habile. Cette tendance apparaît dans l'explicitation des didascalies (symbolique de la cigarette, par ex.) et surtout dans les nombreux métatextes dont on a, par instant, l'impression qu'ils manifestent le doute de Cyrille Martinez en notre capacité à saisir le génie de lui-même. Ainsi, après une séquence interrompue, peu claire, l'auteur commente : "Tu es incapable d'en dire plus à propos de ladite phrase - Formuler en termes clairs ce mumure qui te vient à l'oreille tu en serais bien incapable", 65. Etait-ce indispensable ? Tout le charme de l'implicite, du sous-entendu (d'autant plus utile quand, précisément, il n'y a rien à entendre), se dissipe... Autre ex. : après nous avoir montré l'absurdité d'une situation d'attente, l'auteur ajoute que le personnage "sait pertinemment que ce spectacle ne signifie rien, ne représente rien, (...) événement sans motifs ni symboles -", 57. Certes. Fallait-il surligner ce que le texte disait fort bien ?
Chaque lecteur y répondra à sa manière. Pour ce qui nous concerne, c'est une déception, mais pas forcément la moins intéressante que nous ayons éprouvée ces derniers temps.
BF