04/02/2008
Le retour de la fille mosaïque

Un livre magnifique, sensible, bouleversant, superbement écrit, qui rend justice de la littérature pour ados en montrant comment un livre ou un professionnel du livre peut éclairer le monde de ces êtres en mutation : est-ce ainsi qu'il aurait été pertinent de "critiquer" ce pensum, heureusement fort bref ? Alors, nous serons impertinents.
Mais, battons sévèrement notre pauvre coulpe, ce n'est pas que la faute du texte. En effet, nous avons abordé ce livre avec méfiance pour au moins deux raisons : d'une part, Régine Detambel ne nous a pas semblé jusqu'alors être un écrivain dont l'oeuvre, pourtant souvent louée, méritait qu'un curieux de littérature pour la jeunesse s'y arrêtât ; d'autre part, ce livre est une réédition d'un ouvrage paru dans la collection "Frontières" de Gallimard, ce qui n'est mentionné, sauf erreur, en aucun endroit. C'est agaçant, et même regrettable, car le côté suranné du livre aurait moins gêné si l'on avait su que ce texte épuisé (nous aussi, mais bon) datait de 1999. Sans doute y verra-t-on la raison d'une problématique de base décalée en 2008 (cf. par ex. la lutte de deux bandes et l'importance des balades en "vélomoteur"). Passons sur les remarques ortho-typo habituelles (par ex. 12 : "Ne t'en vas pas" ; 66 : "la vie n'a aucun intérêt.." ; pourquoi pas de retour à la ligne après le dialogue, dernier par. p. 44 et premier p. 65 ?) : après tout, elles nous permettent de faire montre d'une lecture attentive, ou au moins de la laisser voir, selon le crédit qu'on nous accordera - nous leur en savons donc gré ; et avouons presque d'emblée une incompétence de fond, celle de rendre compte avec mesure d'un texte qui nous semble aussi, allons, disons-le, mauvais, qui moins est quand on nous l'a offert, ce qui est fort aimable, et qui encore moins est quand on éprouve une réelle confiance dans le sens du discernement éditorial de Christine Féret-Fleury. Mais confiance n'est pas accord permanent, et le défi relevé ci-dessous sera donc le suivant : expliquer pourquoi ce texte participe de la définition des livres pour jeunes lecteurs que, dans notre posture critique à la fois souveraine, partielle et argumentée, nous n'aimons pas - mais alors, pas du tout. Les lecteurs qui préfèrent les critiques mesurées, ce que nous comprenons fort bien, peuvent passer à un autre post et revenir demain.
Les autres découvriront, passionnés, nous n'en doutons pas (sinon liraient-ils ce blog ?) que deux éléments, dans La Fille mosaïque, nous horripilent.
D'une part, le principe d'un livre lèche-bottes : la véritable héroïne du livre s'appelle Marie Môme (déjà, bon). C'est la "bibliothécaire stagiaire", en fait une prof-documentaliste stagiaire. Outre qu'elle ferait une excellente dialoguiste pour série de France Télévision (quand elle voit quelqu'un sangloter, elle demande : "Tu pleures ?", 11), elle est formidable ("ses jacasseries n'envahissaient pas la salle des professeurs. Elle lisait. Elle aimait par dessus tout les livres", 27), géniale (elle "connaissait par coeur la place des livres sur les étagères étiquetées de la bibliothèque", 16), très cercle-des-poètes-disparus (elle devient une "grande amie" d'une élève, 16), merveilleuse (elle réconcilie les rappeurs avec les livres en leur conseillant des dictionnaires de rimes, yo, 34) et très compréhensive bien que bibliophile (on peut caresser les seins de sa copine dans son antre sans qu'elle ne dise rien si on fait partie de ses chouchous, yes, 16). Ce n'est pas illogique : quand on exploite le filon des livres pour la jeunesse, on n'est jamais assez gentils avec ceux qui sont susceptibles d'acheter vos ouvrages - rappelons que les bibliothécaires et les libraires font partie des intouchables des livres pour la jeunesse. Plus fort encore : on peut sonner chez Marie, le soir, quand on est trop dark. Marie est toujours là. Et, surtout, Marie aime les livres, la vache, qu'est-ce qu'elle aime les livres, c'en serait suspect si ce n'était aussi pratique. En effet, ses laïus bibliomaniaques permettent à l'auteur de remplir des pages avec du vide : "Personne, pas même l'argent, ne peut guider un adolescent à travers les tourbillons et les abîmes et les écueils du désir et de l'amour et de l'angoisse de vivre [wouah! quel sahupeuherbe style !]. Seul un livre peut faire cela. Un bon livre peut être un guide" (27-28, ah ! la page 28...). Cet art poétique définit très exactement ce qui nous touche dans la rédaction de Mme Detambel ; mais son contraire nous séduit tout autant, la même Marie Môme déclarant à Jean qui lui demande s'il y a "des livres de témoignage contre la violence et l'injustice" : "Aucun livre ne peut répondre à ta place. Tu ferais mieux de noter ce que toi tu as envie de dire sur le respect, sur la justice, sur la guerre" (62), mais arrêtez-la ! Non, franchement, plus livre-médicament, tu meurs. D'ailleurs, Jean mourra. C'est pas la faute de Marie Môme, mais le résultat est là.
D'autre part, le principe du livre-médicament : nous sommes, admettons-le, peu sensibles à l'art du texte consensuel, rapidement torché, semé çà et là de mots suris tels "nippes" (attention, même si sa mère était habillée comme un sac, on ne dirait pas à Régine D. : "Hé, Régine, nippe ta mère", c'est incorrect). L'éloge du livre ("il faut lire, public, il-faut-lire") martelé par des tirages à la ligne comme : "Ils avaient lu et découvert, à la même seconde, la puissance évocatrice des mots, leur efficacité musicale" blablabla, 33, nous saoule. Les récurrents éloges du préservatif qui sentent leur année 1999 ("ou tu t'en vêts ou tu t'en vas", 62), façon livre-prévention, nous saoulent. Tant qu'on y est, la moralisation du dépucelage féminin (retour de mode ? dans les trois derniers romans pour ados que nous avons chroniqués, on s'arrête sur cet alléchant topos) qui est super quand la fille est fidèle et amoureuse et pour le préservatif, façon livre-apprends-moi-la-vie, nous saoule. La gentillesse d'un héros qui est obligé de voler (snif) vraiment malgré lui (ouin) nan mais vraiment (maman !) nan mais vr - bon, on a compris, là - pour racheter des armes afin qu'elles disparaissent du circuit des bandes (n'importe quoi !), gentillesse qui conduira ce pauvre protagoniste à mourir parce qu'il s'est interposé pacifiquement entre des bandes rivales qui voulaient en découdre, ça aussi, ça nous saoule. L'écriture "blanche", plus que vide : creuse, qui n'hésite pas à se répéter (trois "essayer de" pp. 10-11, par ex.), qui déroule son histoire sans s'embarrasser des ratés ("on n'entendait plus parler de la bande menée par une fille" évoquée au début, ben c'est dommage, 77) jusqu'à atteindre péniblement ses 79 pages, ça nous saoule.
Voilà pourquoi, (l)ivre d'insatisfaction - peut-être est-ce l'une des définitions de la littérature ? elle ne correspond pas, en l'état, à la nôtre -, nous n'avons pas réussi à faire mentir notre a priori. Une prochaine fois, peut-être ?
BF
01:05 Publié dans Actualité de la LIJE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Régine Detambel, Les 400 coups, Christine Féret-Fleury, La fille mosaïque


