02/02/2008

Un post sur Rien

d260aed07cb12e352cfe2812eba4f70f.jpg"Il pleut sur la mer, et ça sert à rien", chante Allain Leprest, fin connaisseur du néant ("Tu valseras pour rien, mon vieux / La fille que tu tiens dans tes yeux / Ce n'est pas de l'amour, c'est une envie d'amour / Tu valses avec une ombre" assène-t-il magnifiquement dans l'album Donne-moi de mes nouvelles). Autant dire que, pour un admirateur d'Allain L., le titre du roman que nous chroniquons ce jour, paru chez Panama, est prometteur : Rien. Le pitch aussi est prometteur : Pierre-Anthon, élève de quatrième, découvre la grande vérité de la vie, à savoir que rien n'a de sens. Cela met en rage ses petits camarades qui, après avoir tenté de le ramener manu militari à la maison donc f8018750c735b833ad168ce1a3598c73.jpgà la raison, décident de lui prouver qu'il a tort en créant un joli "mont de signification", sur lequel ils entassent ce qui a le plus de sens pour eux (selon leurs petits camarades). Le ton sur lequel est narrée cette histoire est très sobre, très gentil, très posé, et plutôt drôlatique. C'est donc peu de dire que l'on s'inquiète en voyant que le récit bascule vers une accumulation de "significations" (de jolies chaussures pour la narratrice, fan de mode ; un vélo tout neuf, des gants de boxe, de belles nattes, etc.). Jusqu'à ce que l'on regrette ce regret...
Car le talent de Janne Teller s'exprime à merveille dans ce livre hors du commun, écrit en 2000 et traduit en français en juillet 2007 : d'une part, il associe un ton sémillant à un texte d'une noirceur épouvantable ; et, d'autre part, il maîtrise le rythme narratif avec une force implacable (gradation, stagnation, accélération, etc.). Plus qu'au Laurent Gautier des Notices, manuels techniques et modes d'emploi (Gallimard, 1998, toujours disponible pour les amateurs de plaisirs de lecture), on pense, et ce n'est pas la pire des références, à la noirceur et à la crudité d'un d13dc92d2a98ec8cef79697a254c526e.jpgHanokh Levin. Soyons clairs : sous une apparence paisible et douce, Janne Teller ne respecte ni la décence élémentaire, ni la pudeur obligée, ni bien entendu la transcendance ; et elle le fait avec une pertinence littéraire d'autant plus nette qu'elle s'adresse aux adolescents, à qui l'on n'offre bien souvent qu'une resucée gnangnan de leçons de bonne conduite. A l'arrivée, en dépit de choix de traduction parfois surprenants (par ex. : récurrence excessive de "commencer à" - volontaire mais lourde pour souligner la mise en place d'une réflexion, ou signe d'une mauvaise relecture ? - ; délocalisation partielle du contexte : pourquoi avoir francisé une pa3a1964298612f463399547d3dbfb946d.jpgrtie des prénoms et des référents scolaires ?), cela donne un roman noir, sanguin, exceptionnel. A nos yeux, un choc encore plus fort qu'avait pu l'être, en son temps, la découverte de la voix de David Klass dans Tu ne me connais pas. Par chance, il nous reste L'Île d'Odin, un roman pour adultes du même auteur, à découvrir. En attendant, nous voilà ravis de féliciter Panama pour une publication bien plus forte que le déjà savoureux Code Cool de Scott Westerfield ; et, encore frétillant de plaisir, nous osons dire à l'auteur merci de Rien.
BF
012b7fa2515993c1bcb1b9b21d6d11c7.jpgPS pour les amateurs de rien : le pitch de Laurent Gautier est le suivant. "Sans fil, pas d'électricité ; sans électricité, pas de progrès ; sans progrès, pas de technique ; sans technique, pas d'usine ; sans usine, pas d'employé ; sans employé, pas de Paul Gautier ; sans Paul Gautier, pas de notice, pas de manuel technique, pas de conflit, pas d'égarement, pas d'histoire. Pas d'histoire à cause d'un simple fil. Evidemment, dans un sens, un roman ça tient à pas grand-chose." Pas mieux.