13/05/2008

Nu n'est censé ignorer la loi

1926786574.jpg"Nous sommes faits pour vivre nus", chante le Suisse Michel Bühler, avant d'ajouter : "Mais chez nous l'été est trop court..." C'est sur le thème de la nudité, qui nous concerne tous - Keziah Jones ne souligne-t-il pas, avec une pertinence émouvante, que "everybody's naked under his clothes", quand Allain Leprest et Sylvain Lebel déclarent avoir vécu "nus, naufragés de naissance / Sur l'île de malenfance / Dont nul n'est revenu", et Joaquín Sabina montre que le drame amoureux se noue quand "te desnudo y me desnudas" tandis que "en la estación de las dudas / muere un tren de cercanías" ? -, qu'en ces temps estivaux une étudiante du meilleur master 1 de littérature pour la jeunesse de toute la Sarthe réunie, lance un débat auquel elle invite les cyberlecteurs de ce blog à participer...
BF
PS : cet érotique nu d'Homer proposé en illustration s'explique par la suite.

Bonjour à tous et à toutes,
J'interviens pour vous demander votre aide. Je travaille comme éditrice free lance pour un éditeur jeunesse (Danger Public, collection "Les mots à l'endroit"). Nous travaillons à une adaptation de L'Odyssée. Avec l'auteure et l'illustrateur, nous avons prévu une scène où l'on voit Ulysse sortir nu de la mer après un énième naufrage. La scène est à contre-jour et la pudeur préservée. Mais mon directeur s'oppose à la publication de cette illustration. J'ai fait quelques recherches préliminaires et trouvé dans deux autre adaptations de L'Odyssée des scènes se rapportant au même passage (le naufrage sur le rivage des Phaéciens et la rencontre avec Nausicaa), où la nudité est présente ou suggérée tout en préservant l'essentiel.
J'ai consulté la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées aux enfants et adolescents dont je mets ici les extraits les plus significatifs : "Les publications visées à l'article 1er ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse."
"Le ministre de l'intérieur est habilité à interdire :
- de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, ou de la place faite au crime ou à la violence, à la discrimination ou à la haine raciale, à l'incitation, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ;
- d'exposer ces publications à la vue du public en quelque lieu que ce soit, et notamment à l'extérieur ou à l'intérieur des magasins ou des kiosques, et de faire pour elles de la publicité par la voie d'affiches ;
- d'effectuer, en faveur de ces publications, de la publicité au moyen de prospectus, d'annonces ou insertions publiées dans la presse, de lettres-circulaires adressées aux acquéreurs éventuels ou d'émissions radiodiffusées ou télévisées."

Si vous connaissez des ouvrages pour enfants ou adolescents (autres qu'encyclopédies ou documentaires) où la nudité est montrée, pourriez-vous me le signaler ? Par ailleurs, je serai curieuse de connaître votre avis sur la question.
Voilà le mien : notre adaptation est prévue pour des lecteurs à partir de 10 ans. Nous essayons de préserver une certaine fidélité au texte d'Homère. Mais avons quelque peu édulcoré les passages avec adultère (Circée, Calypso) et restons très sobre dans le texte quand un passage implique la nudité. Il me semble qu'il n'est pas nécessaire de masquer absolument toute nudité dans les images si elle se déduit logiquement de ce que dit le texte dès lors que l'illustration n'en montre pas trop. J'aurai tendance à assimiler cela à de la pudibonderie, voire à de l'hypocrisie (les jeunes lecteurs tombant facilement sur ce genre d'images par d'autres médias).
Ouvert à discussion. Bonne fin de week-end prolongé à ceux qui en profitent !
Céline Choplin

Commentaires

Bonjour, Céline.
Je pense, pour le moment, à trois ouvrages :
1)Il et elle, de François David chez Motus (album poétique sur l’état amoureux édité par un éditeur peu frileux)
2)Ève et la pomme de Newton, de Baffert (sur la première de couverture, on peut voir la naissance des seins de la jeune fille)
3)Julie et Julie d’Agnès Rosenstiehl (Les belles histoires de pomme d’api, n°80, 1979… c’était il y a longtemps. Les deux copines prennent leur douche ensemble et ne portent que leurs bonnets de bain, très à la mode à l’époque, p. 16)
Je continue les recherches. Je t’exposerai mon point de vue la semaine prochaine, lorsque j’aurai fini le dernier devoir de Master…
Bon courage,
Alice Reibel

Ecrit par : Alice Reibel | 14/05/2008

Non, ça n'a rien à voir, et cependant... Le problème de la nudité dans l'édition pour la jeunesse peut gagner à être replacé dans le contexte général.
Ainsi, au hasard du procès intenté par Uma Thurman à Lancôme, on lit l'étonnement de Florentin Collomp : "Dans ce type de contrats publicitaires, ce sont le plus souvent les entreprises qui reprochent à leurs égéries de ne pas remplir leurs obligations. (...) Cette année, Lancel a discrètement remplacé Laure Manaudou par Isabelle Adjani après l'apparition sur Internet de photos très dénudées de la nageuse." (Le Figaro économie, 15 mai 2008, p.23)
Non, ça n'a rien à voir, et cependant... En évitant la nudité, que tâchent donc de protéger les éditeurs les plus sourcilleux : les âmes de nos petits chérubins ou les démons lubriques qui batifolent en nos obscènes obscurités ?
Cordialement,
Bertrand Ferrier.

Ecrit par : Bertrand Ferrier | 15/05/2008

Bonjour Céline,
J'ai repensé à une planche de Mélusine, Sortilèges (p.40) aux éditions Dupuis. On y voit Mélusine, le petite sorcière, entourée de fantômes, alors qu'elle est nue sous son drap. Ils finissent tout simplement par le lui piquer son drap. Cette planche avait fait débat à l'IUFM lorsque j'étais en formation. Cette B.D. appartient en effet à la liste de référence des œuvres de littérature de jeunesse pour le cycle 3 des -maintenant presque- "anciens programmes de 2002" ;-)

Connais tu "Ulysse" Homère Lob Pichard collection mythologie éditions Glénat 1981 ISBN 2-7234-0224-X?
Très cordialement
Laure

Ecrit par : Laure Chalendar | 15/05/2008

Céline,
J'ai du mal à définir précisément ce que vous attendez, mais à défaut d'arguments personnels, je peux vous indiquer:
- L'image pour enfants: pratiques, normes, discours - France et pays francophones, XVIe-XXe siècles, sous la direction d'Annie RENONCIAT, Poitiers, PUR, La licorne, 2003.
>>> particulièrement l'article "La loi du 16 juillet 1949 et la production de livres et albums pour la jeunesse" de Michèle PIQUARD (p.219-235), où l'on peut lire une explication de la difficile formulation du texte de loi et son impact sur l'édition de l'après-guerre aux années 1980. Quelques arguments discutés alors peuvent se transposer et la position des éditeurs est mise à jour.
>>> et comme comparaison l'article "François Ruy-Vidal et la révolution de l'album pour enfants dans les années 1970" d'Isabelle NIERES-CHEVREL (p.251-263) où les problématiques de ligne éditoriale, choix artistiques et lectorat apparaissent.
- Je pense que tout dépend de la tension établie dès le départ entre le texte et l'image, d'une volonté plastique affichée ou non, du niveau de langage employé (qui définit un lectorat arrivé à un certain stade de développement psychologique et capable ou pas d'appréhender la nudité).
Cordialement,
Johanna

Ecrit par : Johanna Cornou | 15/05/2008

Toujours rien à voir, et cependant... "Métro" du 20 mai 2008 revient par deux fois, p. 4 et p. 9, sur "Fantaisies souterraines", un livre montrant "des filles nues dans le métro". "Prises sans autorisation, ces photos n'ont guère plu à la RATP. La Régie va diligenter une enquête pour savoir comment le photographe a pu réaliser de telles images [en partie photomontées] sans que personne ne s'aperçoive de rien." Seules photos retirées à la demande de la RATP, celles montrant des filles sur la voie, car l'incitation à se faire écraser aurait été "trop dangereuse". Mais la question demeure : la nudité choque-t-elle les grands enfants ou les petits nadultes ?
Cordialement,
Bertrand Ferrier.

Ecrit par : Bertrand Ferrier | 21/05/2008

Dans la même veine, voici un extrait de L'école et la lecture obligatoire d'Anne-Marie CHARTIER, chapitre "Lire les livres à l'école: la scolarisation de la littérature de jeunesse", paragraphe "Qui choisit les livres? Pouvoir prescriptif et pouvoir pratique", p.188 :
Après la loi de mars 1850 et "devant l'abondance insurmontable de la production, l'administration recule. La loi de 1865 confie aux inspecteurs la tâche de signaler au Conseil impérial les ouvrages qui paraissent contraires à la morale, à la constitution et aux lois, et qui peuvent provoquer un "trouble à l'ordre public". Comprenons: qui pourraient provoquer les réactions émues ou scandalisées de certains parents."
Même si les lois et procédures ont évolué depuis, la dernière remarque de l'auteur me paraît d'actualité et à propos.

Ecrit par : Johanna Cornou | 23/05/2008

Je tombe des nues! Pardon, c'était facile.
Disons plutôt que je suis tombée nez à "nez" avec un petit livre carré cartonné intitulé Zizi ou zézette? de Laëtitia Zuccarelli chez Thierry Magnier, 2008.
Très surprenant: le format et la syntaxe semblent viser un public très jeune. Sur chaque double-page, à gauche le texte pose la question du titre simplement en ce qui concerne chaque membre de la famille (papi ?, pépé ?, papa ?, maman ?, tata ?...). La réponse suit tout aussi brève: selon le cas "zizi" ou "zézette". Ce qui est frappant, c'est l'illustration. Elle consiste en la photographie de poupées de différentes carnations (blondes, rousses, brunes...) représentant les différents membres de la famille dans le plus simple appareil sur la page de droite. Le réalisme inhérent à la photographie appuie le choix de l'auteur de montrer explicitement les sexes des poupées en tissu de couleur chair. Les poils pubiens apparaissent sous forme de brins de laine, les pénis ne sont pas cachés. Si les "parents" sont exposés dans leur genre, le doudou, lui est sauf, "ni zizi, ni zézette". Même s'il s'agit de poupées de chiffon, cela me semble pour le moins explicite. Plus qu'un contre-jour, non?

Ecrit par : Johanna Cornou | 28/05/2008

Bonsoir, Céline.
Ton expérience d’éditrice montre que la représentation du corps est problématique dans un livre pour enfants. Ce qui peut surprendre tout d’abord est que l’éditeur s’offusque de la représentation esthétique d’un corps (il s’agit en effet de l’interprétation artistique d’un illustrateur). J’imagine de plus que ce corps est idéalisé et qu’Ulysse est représenté avantageusement. Et quand bien même il serait laid, ce n’est sans doute pas « Freddy Standing » de Lucian Freud ni un nu d’Egon Schiele ! Cela voudrait donc dire que la portée littéraire et artistique de l’œuvre est subordonnée à un impératif moral. De quelle nature est cependant cet impératif ? En quoi la représentation d’un homme nu peut choquer un enfant ? L’éditeur est-il plus soucieux du jeune destinataire, de ses parents ou des prescripteurs ? Il serait intéressant d’entendre ses arguments. Je vais tenter ici de les imaginer :
1)Choquante, la nudité doit être cachée à un enfant de 10 ans.
L’idée de ne pas pouvoir reconnaître à travers une image son propre corps en puissance, pour un garçon, et de ne voir un homme nu que lors de la première relation sexuelle, pour une fille, est à mon sens plus choquante encore.
2)L’éditeur voit dans la nudité d’Ulysse une forme d’érotisme.
Il me semble que l’érotisme n’est pas dans la nudité mais dans ce qu’elle suggère.
3)Il faut accéder à une certaine maturité pour avoir le droit de regarder un corps nu.
Peut-être cela est-il dicté par le jeu social occidental. Il faut cependant replacer la question de la nudité dans un contexte plus large. Cette vérité varie selon les époques et les lieux. Pensons par exemple aux athlètes grecs nus lors des Jeux Olympiques. « Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » disait Pascal.
4)L’éditeur redoute les lois.
Il ne s’agit pas d’une image à caractère pornographique. L’ouvrage ne peut être donc censuré par la loi de 1949. C’est la pornographie qui est interdite par cette loi et non la représentation d’un corps nu. Il y a ici confusion entre la pornographie et la nudité. La nudité serait-elle obscène ?

Peut-être y a-t-il même, derrière ces arguments hypothétiques, deux mobiles qui relèveraient davantage de la psychanalyse freudienne ou d’une conception chrétienne du corps :
1)L’éditeur se trouve plus gêné que ne le serait un enfant de dix ans parce que la nudité lui rappelle trop l’animalité humaine. La nudité peut révéler ce que l’homme civilisé cherche à cacher.
2)La culpabilité chrétienne. L’homme veut se vêtir lorsqu’il commet le péché originel. Le corps n'est alors que le réceptacle de l’âme humaine.

On peut enfin se réjouir du passage à l'euro. Je pense en effet avec horreur à toutes les jeunes générations qui ont tenu dans leurs mains un billet de 100 francs. Ce Delacroix tout de même, quel pornographe…

Cordialement,
Alice Reibel

Ecrit par : Alice Reibel | 29/05/2008

Pour rebondir (hop, hop) sur ce riche commentaire, nous pouvons nous poser une question complémentaire : peut-on être encore plus nu que nu ? Cette interrogation ressurgit à l'occasion de l'exposition anatomique "Our Body" à Lyon, exposant aux visiteurs de la sucrière les célèbres "corps écorchés" et leurs "150 organes internes" figés par les laborantins de Gunther von Hagens. Le site officiel de l'exposition n'est pas encore ouvert quand nous écrivons ces lignes, mais on peut déjà se renseigner sur : http://www.lamaindanslesac.net/ourbody/ourbody_lyon.jpg. L'argument marketing de cette nudité poussée à l'extrême est bien sûr de "faire débat" ("Métro", 28 mai 2008, p. 6) ou de "susciter le malaise" (http://www.europe1.fr/Decouverte/Talents-et-personnalite/Arts-spectacles/Malaise-a-Lyon-devant-l-exposition-de-corps-humains/(gid)/138726). Reste que plus nu que nu, cela existe et s'appelle : être écorché.
Cordialement,
Bertrand Ferrier.
PS : comme de coutume, n'oubliez pas d'enlever les signes de ponctuation agrégés aux références de site afin d'accéder aux citations qui vous intriguent.

Ecrit par : Bertrand Ferrier | 29/05/2008

L'album Zizi ou Zézette que signale Johanna Cornou ci-dessus propose en effet un bel aperçu (c'est le cas de le dire) d'une nudité revendiquée, assumée, sans pour autant être obscène ou pornographique (certains "prescripteurs" voient de la pronographie de partout, de nos jours...). Dans un autre genre, on peut signaler l'album Mademoiselle Zazie et les femmes nues de Thierry Lenain et Magali Schmitzler (Où sont les enfants ? http://ousontlesenfants.hautetfort.com/) qui aborde avec justesse le thème de la nudité imposée vs la nudité assumée - je me permets de signaler ce lien http://www.sitartmag.com/thierrylenain6.htm.

Pour finir, je repense aussi à ce qui est arrivé au Livre de L'Hiver de Rotraut Susanne Berner (La Joie de Lire) www.snuipp.fr/spip.php?article4691
Un exemple édifiant... (dans la série Ils sont fous, ces Américains...)

Ecrit par : Blandine L. | 30/05/2008

Merci à toutes et à tous,

Vos commentaires et les ouvrages que vous citez m'ont été utiles. Hier, avec le soutien actif de l'auteure du texte, j'ai convaincu mon directeur éditorial que cette image d'Ulysse dénudé complètement à contre-jour ne menaçait aucune pudeur. J'ai utilisé plusieurs des références que vous donniez. Il a fini par accepter que la publication de cette image ne troublerait en rien l'ordre public et que ni les parents ni les prescripteurs ne seraient choqués.
Merci encore.

Ecrit par : Céline | 19/06/2008

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