22/04/2008

Quand la situation vampire...

928415418.jpgDans la collection "Macadam", Milan publie la série de Scott Westerfield sur les peeps, ces vampires aux tendances cannibales plus ou moins maîtrisées. Après V-Virus, voici A-Apocalypse. Bande-son pour fin du monde (trad. Guillaume Fournier, 316 p., 10,5 €), dont on ne peut pas dire que le titre français soit le plus excitant possible. Pourtant, c'est avec curiosité qu'on aborde cette sequel, confiant dans le talent de l'auteur (V-Virus séduisait ainsi par son alternance de chapitres narratifs et biologiques joliment troussée) et excité à l'idée de retrouver certains personnages du premier tome. Cette fois, Scott Westerfield se contente de raconter ce que racontent les romanciers pour la jeunesse quand ils n'ont point l'inspiration : ce sera l'histoire d'un groupe de zique qui se crée, qui fait du son - du new sound, en l'occurrence - et qui devient une vedette grâce au label Red Rats. Mais le groupe est miné de l'intérieur par un virus sexuellement et félinement transmissible, peut-être pire encore que le sida, car ledit virus fait remonter de souterraines et inquiétantes créatures au cours de concerts particulièrement vibrants...
Disons-le d'emblée : ce texte, qui développe la veine "vampirique" à la mode dans la production anglo-saxonne, est un chouïa moins convaincant que le précédent. C'est dû en partie à un texte moins riche en effets de surprise et en trouvailles - signalons cependant quelques jolies notations ("elle faisait partie de ces filles plus jolies avec des lunettes", 40, et la resémantisation de certains tics de langage : les djeunses, dans ce texte, taxent de "fénorme", ce qu'ils trouvent "fexcellent", c'est assez frigolo). Mais ce qui frappe surtout, ce sont deux éléments sur lesquels Scott Westerfield n'a pas de prise. D'une part, la présentation du texte, saccagée par des interlettrages qui passent de l'extrêmement resserré au très étendu puis au normal, en fonction de ce qui arrange le metteur en pages. C'est très vilain et désagréable à la lecture. D'autre part, la traduction, qui nous paraît être un modèle d'un produit de mauvaise qualité. Nous en donnerons quatre signes.
Premièrement, le choix qu'a fait l'auteur de donner des titres de chapitres reprenant des titres de groupes de rock, est ici gommé. A la place, on a droit à des intitulés passionnants comme "Folie", "Le Besoin", "Coureurs de cachets", ce qu'on pourrait, en termes critiques, qualifier de SNAC. Pourquoi ne pas avoir laissé les titres anglais pour susciter un effet de surprise (d'autant qu'il est explicité par l'auteur à la fin) ou, à la rigueur, tâcher de les remplacer par d'autres trouvailles françaises, voire leur substituer des titres de chansons célèbres plutôt que des groupes, afin qu'ils semblent plus familiers - pour reprendre nos ex. : "Can I Play with Madness?", "Everybody Needs Somebody" et "Money, Money, Money" ?
Deuxièmement, la version française est percluse de répétitions qu'un traducteur soucieux de son lecteur se doit d'alléger selon les différentes stratégies à sa disposition, par ex. : recours aux synonymes, remplacement d'une didascalie, suppression d'une notation inutile que le français alourdit, etc. Obsédants, appauvrissants, omnirécurrents, les "hausser les épaules / un sourcil", "soupirer", "hocher / secouer la tête", "froncer les sourcils", "un peu", "commencer", "vraiment", "bien sûr", "avaler sa salive" / "déglutir" (passionnant, insiste lourdement sur l'émotion du personnage) et autres "dévisager" (notamment martelé dans le final, cf. 235 238, 242, 280, 292, par ex.)...
Troisièmement, un traducteur anglophone n'est certes pas obligé d'être hispanophone ; ce nonobstant, quand de nombreux termes hispanophones se retrouvent dans le texte, et qui plus est quand l'auteur rappelle par la bouche de ses personnages que, malgré sa finale féminine, problema est masculin - ce qui démontre son attention aux propos en castillan -, il n'est pas interdit d'y prendre garde. On regrettera donc l'oubli systématique des accents - j'exagère : il y en a parfois... hélas, il arrive que ce soient des accents graves, cf. p. 150 - sur "musica", "esoterica", "mas cervezas", etc. Admettons que le traducteur ne soit pas responsable de cette bêtise - ça ne fait qu'une pierre de plus dans le jardin déjà assez minéral de l'éditeur - à qui l'on pourrait aussi demander : pourquoi pas d'espaces insécables après le tiret de dialogue ?
Quatrièmement, un traducteur anglophone a, à notre sens, le devoir de tenter de rendre son texte français le moins anglais possible. Cela passe, d'une part, par un allègement des didascalies lourdaudes en français, nous l'avons dit. Cela passe, d'autre part, par l'évitement des formules typiquement anglophones qui, en français, n'apportent rien. Voici une collection de quelques éléments qui auraient pu être revus.
- le "you know", pratiquement monosyllabique en américain (l'équivalent français oral serait "t'vois, quoi"), aurait pu être zappé. Ex. : "Je relevai vite fait la tête. Vous savez, au cas où tout le monde balancerait sa télé ce soir-là", 15 ; "jeter un coup d'oeil à, vous savez, l'art", 168 ;
- même principe avec les "it's not as if", traduits littéralement avec lourdeur, par ex. p. 22 et 267, avec les italiques anglophones qui vont bien ;
- les formules d'appui du discours comme "I mean" ("je veux dire" - par ex. 16, 25, 39, 59, 117), "I suppose / imagine" ("Ouais, je suppose", 105 ; "Je suppose que non", 128 ; "ça se tient, j'imagine", 131 ; "Je suppose. Ouais", 143 ; "Ouais, j'imagine", 182 ; "Nous avons du coeur, j'imagine", 233 ; "ça fait partie du new sound, je suppose", 233), obsédantes dans ce texte, ainsi que les questions tags (par ex. : "- Tu le sais, n'est-ce pas ? / - Vraiment ?", 247) auraient gagné à être éliminées (de même que "je suis supposé escalader la fenêtre" aurait peut-être été mieux traduit par : "Je suis censé escalader ta fenêtre") ;
- la présentation des dialogues, avec didascalies intégrées ("- Exactement. (Je souris.) Comment tu t'appelles, au fait" ?, 23) n'est pas francophone. Aller à la ligne et dynamiser l'oralité ne nuit pas au roman de divertissement ;
- le traducteur a les devoir et droit de traduire : l'expression "c'est un total tombeau", 27, doit signifier en français : "c'est un tombeau" - le "total" tentant de singer un idiolecte djeunse se révèle ici total limite genre style nul ; le who knows mérite aussi d'être transposé sous peine de lourdeur : "- Que s'est-il passé ? / - Qui peut le savoir ?" peu oralisé pour des djeunses, 235 ; les figures de renforcement anglophones ne sont pas les mêmes qu'en français : "avais-je bien entendu cannibales ?", 235, est lourd ; attention aux expressions idiomatiques qui doivent être transposées ("- Fénorme, dis-je, en me rappelant de ne plus poser de questions à partir de maintenant", 282) ;
- le terme de "kids" pose un problème de traduction, mais une chose est sûre : sa transposition en "gosses" n'est presque jamais une bonne solution (quel jeune dirait "une bande de gosses s'étaient rassemblés", 29, par ex., cf. aussi 287 ?) ;
- la langue française dispose de plusieurs verbes, eh oui, qui permettent parfois d'éviter la répétition de "faire" : dommage que, par ex., en une demi-page 29, les préparateurs milanais n'aient pas jugé opportun de dynamiser les quatre occurrences ("comme il le faisait toujours chaque fois", sic ; "le conducteur se ferait saucer", tut tut tut, pas de faute de frappe, mauvais esprits ; "en faisant néanmoins passer son étui" ; "cela faisait une drôle d'impression") ;
- les jurons posent un autre problème de traduction, mais le terme de "jurons", les expressions comme "nom d'un chien" ou "nom de Dieu" ne paraissent pas opportunes dans l'idiolecte d'un djeunse moderne ;
- les syntagmes comme whatever ("un entretien d'embauche ou je ne sais quoi", 33 ; "c'est sans doute une clocharde ou, (sic) je ne sais pas", 79 ; "comme les Rockettes ou je ne sais quoi", 184 ; "Jimi Hendrix ou je ne sais quoi", 310), in some way ("Min étudie l'espagnol, en quelque sorte", 117, voir aussi "vu que tu es la chanteuse, et tout ça", 119), or something ("Ne pourrait-on s'appeler tout simplement 'Invités spéciaux' ou quelque chose de ce genre ?", 182 ; "Elle se sert de tisanes et de trucs de ce genre", 213), anyway ("Qui êtes-vous, de toute façon ?", 213 ; "que signifie 'plasma', de toute manière ?", 252 ; "ce n'était probablement qu'une coïncidence, de toute façon", 270) et autres syntagmes du type as far as I am concerned donnant "pour ce que j'en sais", 237 / "pour ce que ça vaut", 312, "lui m'a l'air trop rapide, si tu veux mon avis", 253, ne sont pas traduisibles tels quels, il convient de faire un ch'tit effort de reformulation pour donner le sens sans donner à lire la transcription d'une expression anglaise ;
- "réaliser" est un anglicisme, on lui préfèrera : se rendre compte, s'apercevoir, découvrir, prendre conscience, etc. ;
- l'expression "rouler des yeux" est curieuse en français ; pour ma part, je ne suis pas convaincu que "I rolled my eyes" mérite une traduction littérale, le traducteur hésitant d'ailleurs entre une construction transitive ou intransitive (par ex. 42/44/185) ;
- la grammaire a son importance, si-si : ainsi, "elle produisit un petit bruit désapprobateur" (46) tendrait à personnaliser le bruit, ce qui n'est pas l'effet voulu : ici, le sens est : "un petit bruit de désapprobation" (savoir si "produire" convient bien est une autre question, pas forcément inutile) ;
- d'une façon générale, il convient de se méfier des adjectifs anglais : "ton stupide chat" (98) conservé avec l'inversion substantif / qualificatif n'est pas une bonne traduction, pas plus que l'emploi de "foutu" ("ce foutu Astor Michaels", 225 ; "Foutus gènes du champagne", 229  ; "ce sont de foutus cannibales", 235 ; "foutu chasseur de vampires", 268) ;
- "OK" gagne le plus souvent à être traduit, de même que "sûr" qui, tout court, ressortit directement de l'anglicisme, cf. 57 et 104, par ex. : "- Tu vas bien ? / - Sûr." ;
- certaines expressions n'ont aucun sens en français sans un minimum de transposition : quid, par ex., de "sa voix mourut dans un soupir", 118/215/271 ? de "Je m'éclaircis la gorge, acceptant la rebuffade", 128 ? de "Sa pomme d'Adam fit le yoyo", 160 ?
- l'utilité de certaines annotations aurait pu être réévaluée à la traduction ("Ellen termina sa bouchée de pâtes au fromage", super, on est content, 128), de même que certains effets de suspense lourdauds ("Tout se déroulait trop bien. J'aurais dû savoir qu'un truc finirait par coincer", tadaaam, 137) ;
- et rappelons au passage que dans l'expression "grand ouvertes", grand ayant valeur adverbiale, il ne s'accorde pas avec "ouvertes" (177, 203).
Si l'on ajoute à cela des expressions maladroites ("Je parcourus les CD étalés sur son lit pour tâcher de démêler ses influences", 33 ; "Moz nous figea net", 42, nous figea, donc ; redondant "tout s'emboîtait de manière cohérente", 52 ; "Un point de plus pour le veto selon Moz", 185 ; "Minerva et lui échangeaient des messes basses", 194 ; "un hoquet à l'ail", 209 ; "le soleil qui se déversait dans la salle à manger", 229 ; "Je signai, comme il l'avait toujours su", 249 ; "un truc aussi futile qu'un concert gratuit", 297) et des facilités dispensables ("elle découvrait un peu trop de dents pointues", 112), on comprend la déception profonde que l'on est susceptible d'éprouver à la lecture d'un texte qui méritait, assurément, un meilleur sort, au regard du talent et de l'humour de l'auteur. Peut-être pour les prochains (feint-on d'espérer) ?
BF

Commentaires

Que font les éditeurs ?

Merci beaucoup, Monsieur Ferrier, pour ce nouveau blog aussi passionnant qu’il est re-dou-ta-ble, comme souvent. Mon tour viendra, j’en suis persuadée, de me faire taper sur les doigts. En attendant, quelques remarques :

- Que faire des « shrug, nod, sigh, etc. » que les Anglo-saxons déversent dans leur prose comme une marre de lait dans leur café ou leur thé ? Les é-crémer, évidemment ! Mais pour saluer le travail d’écrémage, encore faudrait-il aller lire la version originale (ce qui n’est pas mon cas pour cet ouvrage, donc pas possible d’essayer de sauver ce qui reste de mon « collègue » que je n’ai par ailleurs jamais rencontré). Pour autant, vous conviendrez que lorsqu’un personnage « opine de la tête », « acquiesce d’un hochement de tête », « fait oui de la tête », etc., pour exprimer son approbation physiquement (l’anglais reste une langue imagée, pragmatique, qui préfère lire les corps plutôt que les esprits), on ne peut décemment pas faire passer à la trappe cet élément, si ?
- Je m’étonne de votre propos sur les didascalies intégrées pas francophones alors que c’est non seulement la pratique en cours chez de nombreux éditeurs, mais aussi le message passé aux traducteurs…
- Le ton d’jeunes’ : là, il y a d’un côté la responsabilité du traducteur et de l’autre celle du préparateur et de l’éditeur. Cette platitude est aussi valable pour toutes les critiques que vous énoncez à lecture de la traduction de Guillaume Fournier. Alors moi je dis, que font les préparateurs et les éditeurs ? Et, quand il « le » font, comment le font-ils ? Un exemple, dans le dernier manuscrit que j’ai remis, le préparateur a remplacé « bordel » par « bon sang ». Ben voyons… Et c’est souvent qu’un préparateur sabote le ton !


Ceci n’est pas un coup de gueule. Je vous rejoins, Monsieur Ferrier, sur toutes les bêtises que vous pointez sévèrement du doigt sans en être à l’abri moi-même, la débutante. Je m’interroge simplement sur le travail qui pêche en aval et qui pourrait racheter des traductions faiblardes pour cause de manque de recul, de faiblesse de style, pour qui… pour quoi… Le traducteur est un auteur, non ? Alors qu’on lui réserve les égards qu’on doit aux écrivains en matière de style, lesquels ne sont jamais à l’abri d’incohérences, de phrases lourdaudes, de tics énervants car répétitifs, de fautes de grammaire et d’orthographe, etc.

N’empêche, chapeau pour votre fructueuse, comme d’habitude, recherche de poux. Là, vous êtes tombé sur un nid !

AL

Ecrit par : Aude Lemoine-De Mal | 22/04/2008

PS : Je voulais dire une mare de lait, évidemment...

Ecrit par : Aude Lemoine-De Mal | 22/04/2008

Bonjour, madame.
Merci de votre attention à ce post sur la traduction. Je n’en attendais pas moins de la part d’une des vedettes de l’écurie Hachette Jeunesse, qui traduit, entre deux écritures, des auteurs aussi fameux que Meg Cabot et James Patterson. Les questions que vous posez sont donc fondées et stimulantes. Comme vous le soulignez pertinemment, elles n’appellent pas de réponse définitive ; cependant, quelques pistes de réflexion pourront, éventuellement, les prolonger.
1) Dans le cadre d’une traduction de divertissement, vous avez raison de le dire, il ne me semble pas pertinent de reprocher aux Anglo-saxons leurs tics d’écriture. Aux Français de les alléger, voire de les supprimer, lorsque ces réflexes n’ont pas de valeur signifiante. Vous reprenez à dessein un ex. canonique : « he nods », deux syllabes ; « il acquiesce d’un hochement de tête » (et non « opiner de la tête » : opiner ne s’emploie qu’avec « du chef », et signale un engagement plein et entier du personnage, au-delà du simple « OK, man »), neuf syllabes. Peut-on dire que la traduction est réussie ? Non. D’abord, « acquiescer d’un hochement de tête » peut paraître redondant. Ensuite, la notation anglaise se dilate en français de façon excessive. Enfin, la question des us culturels entre en ligne de compte. L’invisibilité qu’acquièrent des termes sur-récurrents dans telle langue est perdue en passant dans une autre langue. Certains jugeront donc pertinent, dans l’intérêt de l’auteur et du roman, de supprimer la plus grande partie de ces notations ou de les varier en faisant preuve de créativité – si le traducteur est un auteur, qu’il le prouve !
2) Si l’on admet ce postulat, ce qui n’est point obligatoire – la preuve : la critique d’hier –, la question de la version originale ne se pose plus guère. Au traducteur de romans de divertissement pour la jeunesse de produire un texte élégant, percutant, aéré selon les circonstances, qui reflète le meilleur du texte sans garder ses défauts éventuellement effaçables. La réflexion classique sur le pragmatisme anglais, qui préfère une didascalie à un monologue intérieur (ce que je pense très contestable : nombreux sont les tirages à la ligne bourrés de questions rhétoriques montrant le personnage en pleine méditation) se discute mais ne me semble pas pertinente. En effet, remplacer un hochement de tête par un « - Oui », par ex., peut changer les syntagmes employés, dynamiser et garder la dimension physique (sollicitation des sens auditifs) du propos.
3) Tous les éditeurs n’exigent pas une même présentation des didascalies. Certes, l’on imagine bien la tentative de gain financier, le traducteur n’étant pas payé au nombre de signes, contrairement à une mythologie tenace, mais au feuillet de 60 signes X 25 lignes, par ex., de sorte que, s’il va à la ligne, il est payé plus cher pour moins de signes. Toutefois, cette vision du travail de traduction interroge l’importante composante relationnelle : c’est la question de la confiance qui se pose ici. Si l’éditeur pense que, en allant à la ligne vous essayez de gagner de la place pour grappiller quelques euros, de même que s’il vous soupçonne de ne pas savoir traduire « he nods » puisque vous avez décidé de zapper telle occurrence de ce tic, s’il estime qu’un préparateur a forcément raison à vos dépens (alors que, parfois, oui, parfois, non), votre travail de traduction est plus ou moins biaisé selon l’intensité de la méfiance. Je comprends votre colère ou votre plus diplomatique déception / étonnement en découvrant que votre « bordel » (vous connaissez ce mot-là, vous ?) avait été transformé en « bon sang », ce qui est d’une stupidité sans nom : s’il ne faut pas choquer les prescripteurs, supprimons le terme ou remplaçons-le par un bégaiement, par ex., mais ne lui substituons pas un syntagme suranné ! Il me souvient d’une traduction d’un texte typiquement américain, où l’éditeur avait décidé que les prénoms américains étaient trop compliqués ; sans m’en avertir, il leur avait donc substitué le sien et celui de son collègue de bureau. Et c’est ainsi que Xavier et Glenn devinrent de typiques lycéens américains… D’autres anecdotes ? Une prochaine fois, nous en échangerons. En résumé, quel traducteur n’a pas eu honte en constatant que son texte avait été changé en catimini, et pas toujours pour le mieux, même si ces situations ne sauraient gommer les cas, largement plus nombreux, de collaborations fructueuses et excitantes ? Mais vous ne pouvez pas reprocher au lecteur de se plaindre d’un résultat SNAC, quel qu’en soit le fautif.
4) Je constate que, dans votre réponse, vous n’évoquez que le cas des didascalies. Ce n’est pourtant pas le seul élément défectueux que je pointe dans la VF de Westerfield. Or, ce qui me semble poser problème est beaucoup plus important. La longue critique proposée dans ce post a précisément pour objectif de souligner comment un réseau d’indices – de ce que je considère comme des indices – justifie, à mes yeux, le jugement de « mauvaise qualité ». Il ne s’agit donc pas d’une remarque isolée (« ha-ha ! tu as écrit deux fois ‘il haussa les épaules’ en une page, tu es un gros nul ») mais de nombreux signes rassemblés pour justifier l’hypothèse de lecture : le travail de traduction, ici, selon nos critères, n’a pas été bien fait. Comme, d’une part, cela rejoint d’autres traductions similaires (sur le volume précédent ou la trilogie de Westerfield publiée chez Pocket Jeunesse), et comme, d’autre part, ce blog ne décide pas de la mise à mort de ceux qui ont le malheur de susciter notre déplaisir, il me semble que la critique était autorisée. Certes, cela remet en cause la toute-puissance du livre qui, une fois édité, devrait être pris en bloc : alors, tu aimes ou pas ? Précisément, ce blog veut proposer à ses lecteurs des outils de réflexion et d’évaluation à charge, pour chacun, de les accepter et de les appliquer sur tel texte de leur choix ou, au contraire, de les contester et d’attendre un prochain post sur un topic completely different.
5) Pour finir, deux précisions.
a) L’objectif de ce blog n’est pas de démolir tel ou tel. En lectrice fidèle, vous aurez noté que, sporadiquement, je rends hommage à des textes remarquables ou bien ficelés. Mais l’objectif n’est pas non plus de tomber dans une louange béate, ou de s’en tenir à un résumé de l’action avec des impressions vagues pour finir (« bien écrit », « ennuyeux »). Il s’agit de proposer une posture critique argumentée, qui s’appuie sur certains postulats esthétiques régulièrement explicités. Cette attitude est volontiers contestable, dans un monde critique où le consensus et ce que l’on pourrait appeler en termes techniques le faux-culisme est la règle. Dans tous les cas, il n’y a, ici, aucun règlement de compte : la précision des critiques (positives ou moins favorables) a au contraire vocation à inciter chacun à bouger ses neurones et à interroger ses impressions de lecture à son tour.
b) Je réfute absolument le proverbe qui veut que « la critique est aisée, et l’art est difficile ». Les deux sont difficiles, mais cette difficulté ne doit pas se sentir à la lecture. Que l’on retrouve certains des défauts que je cite (répétitions, expressions mal venues, imprécisions, etc.) dans nos traductions ou dans nos livres, et que nous ayons eu sur ces points une responsabilité pleine (erreurs, choix esthétiques discutables, etc.) ou très limitée (non-relecture de la prépa et des épreuves, rectifications faites subrepticement, etc.), c’est inévitable. Néanmoins, en quoi cette observation est-elle susceptible d’invalider le pointage de défauts dans un autre texte ? Il y a quelques chose de paradoxal à réclamer un statut d’Auteur pour le traducteur et à dire : « Ouais, nan mais si c’est nul, c’est de la faute de l’auteur / l’éditeur, je ne suis que le traducteur. » Parfois, c’est vrai, et comment ! Parfois, c’est pur pipeau. Voilà pourquoi est incriminée ici la traduction du livre de Westerfield, non le traducteur : c’est le texte qui nous intéresse.
En résumé, l’écriture et la traduction posent la question des critères d’évaluation. L’on peut décider que, quelque multiples qu’elles soient – car c’est bien leur multiplicité qui pose problème –, les répétitions, les fautes de grammaire ou d’orthographe, les contresens, les lourdeurs, les maladresses, les barbarismes, etc., n’ont aucune importance. L’on peut aussi décider que ce qui compte, dans un texte, c’est l’écriture. Dès lors qu’il a établi ses critères esthétiques et assemblé des arguments étayant son opinion, le lecteur a raison de jauger et juger. Son jugement n’est pas personnel : c’est une traduction qui est jugée, non les traductions en général. Son jugement n’est pas non plus définitif : il peut évoluer et reste subjectif. L’intérêt pour le cyberlecteur dépend, à mon sens, de la manière dont il aura su l’objectiver et l’articuler.
C’est l’option choisie dans ce blog. On peut l’appeler « recherche de poux »… ou critique littéraire. Devinez quelle est ma caractérisation préférée.
Cordialement,
Bertrand Ferrier.

Ecrit par : Bertrand Ferrier | 23/04/2008

Bon sang ! 1/ ce post, je l'imprime et je l'apprends par coeur 2/ mon "Incubus" je le déchire et je recommence (ben déjà qu'il n'avançait pas vite...) 3/ on dirait que Westerfeld fait de bons tomes 1 et qu'ensuite ça part en sucette...

Ecrit par : SBM | 23/04/2008

Sur la traduction : quelque argumenté qu'il soit, le jugement peut varier d'un individu à l'autre. Tel zozo préfèrera une version française boostée, tel olibrius militera pour une "fidélité" aveugle au texte anglophone. Donc ne déchirez pas vos essais tant qu'un décideur ne vous a pas donné son opinion sur le sujet !
Sur le roman apocalyptique, je serais moins sévère que vous : certes, Scott W. ne s'est pas foulé pour ce deuxième tome. C'est pourquoi on aurait peut-être eu intérêt à dynamiser certains aspects de son passage en français dans la mesure où - mais chut : je ne recommencerai pas un long "comm'" ici : imaginez qu'une Vendômoise d'adoption décide derechef de l'apprendre par coeur (interrogation prévue au Festival, dans quelques mois)... La pauvre !
Cordialement,
Bertrand Ferrier.

Ecrit par : Bertrand Ferrier | 23/04/2008

Omygod! Omydoublegod! Comme dirait Teresa, l’héroïne du roman que je suis en train de traduire. Monsieur Ferrier, veuillez excuser l’inconscient d’une maman dont la fille aînée de trois ans a la tête pleine… de poux ! Vous y avez vu une offense, peut-être, alors qu’il ne s’agissait que de caractériser (certes, de façon maladroite, mais encore une fois, ces petites bêtes m’ont donné du fil à retordre dernièrement alors je fais une fixation !) votre efficacité en matière de « passage au peigne fin » (le peigne anti-poux, hein ?!). Chaque fois que je lis un nouveau post, je me pose la question : « Mais comment fait-il, sans avoir le fichier sous les yeux, pour mettre le doigt où ça fait mal, le mal des occurrences super méga nombreuses ? »
Si je n’ai relevé que le cas des didascalies, c’est parce qu’il me concernait directement et que j’avais un autre son de cloche. Pour le reste, je pense avoir écrit que je vous rejoignais tout en saluant la pertinence de vos nombreuses trouvailles peu heureuses en signalant que vous étiez « tombé sur un nid ». Tel était mon sentiment. Un sentiment d’admiration.
J’ajouterais quand même que les lecteurs comme vous ne courent pas les rues, Monsieur Ferrier et que même si les répétitions tuent un peu le « plaisir du texte » des djeunes, on peut imaginer qu’il ne souffre rien en comparaison du vôtre que vous confère votre statut de chercheur et votre remarquable expérience de traducteur. Ouf ! Ne tirons pas nos jeunes lecteurs vers le bas, non, mais ne tirons pas non plus sur le traducteur. Vous évoquez la traduction, le texte, et non le traducteur, je vous l’accorde. Reste que j’ai l’impression qu’en cas de faiblesse d’un texte non traduit, on incrimine l’éditeur qui n’a pas fait son boulot contrairement à un texte traduit pour lequel on aura plutôt tendance à invoquer la responsabilité du traducteur, justement. En particulier de votre côté de l’Hexagone où l’on vénère les écrivains, ces gens de lettres inaccessibles et géniaux.

Mais là encore, je me trompe peut-être.

Bien cordialement,

AL

Ecrit par : Aude Lemoine-De Mal | 27/04/2008

Pour compléter ces réflexions sur les arts et les maladresses de la traduction, et ce en diversifiant les lectures hors de la production pour la jeunesse, on pourra se reporter à la critique de Jacques Drillon sur http://bibliobs.nouvelobs.com/2008/04/17/les-bourdes-de-millenium avec la réponse des traducteurs en http://bibliobs.nouvelobs.com/2008/05/07/le-critique-litteraire-qui-ne-reconnait-pas-la-bible, que nous signale le célèbre blog de Blandine Longre, http://blongre.hautetfort.com/archive/2008/04/26/bourdes-et-maladresses.html.
La technique étant facétieuse, les curieux n'oublieront pas d'ôter la virgule ou le point qui s'agglutine à la fin des liens hypertexte : ainsi pourront-ils accéder aux pages évoquées.
Cordialement,
Bertrand Ferrier.

Ecrit par : Bertrand Ferrier | 17/05/2008

Merci pour le lien.
L'aventure continue ici...
http://blongre.hautetfort.com/archive/2008/05/23/l-aventure-continue.html

(célèbre, mon blog ? Je perçois de l'ironie dans l'air...)

Ecrit par : Blandine L. | 23/05/2008

Ecrire un commentaire