18/04/2008

Avez-vous le feu sacré ?

711849135.jpgComme le chante le groupe Gojira, aussi français que Sébastien Tellier, représentant de la télévision publique : "A world is down / And none can rebuild it / (...) My eyes are shut, a vision is dying / My head explodes / And I fall in disgrace" ("Global Warming", in : From Mars to Sirius, 2005, productions de Mon Slip, sic). C'est le sujet du livre qui a lancé la collection "15-20", discrètement présentée par Luc Besson - livre qui a beaucoup d'arguments pour insupporter et force autres pour séduire, et réciproquement.
Mu, le feu sacré de la Terre (Intervista, 2007, 442 p., 14,5 €, trad. Julien Ramel) est écrit par David Klass, dont on avait jadis admiré le très percutant Tu ne me connais pas (Le Seuil, 2002, 316 p., 10,5 €). Le romancier narre ici l'histoire de Jack, lycéen vedette et, apprenons-nous avec lui, dernier espoir d'une Terre promise à la destruction prochaine, ce qui est très différent d'une Terre promise tout court, pour cause de multiplication des attitudes non-écocitoyennes. Le texte est typique du roman pour garçons : tout commence par une crise où le jeune héros découvre que ses parents ne sont pas ses parents, qu'il a des pouvoirs surhumains, et que, après s'être entraîné, il doit combattre le mal selon une prophétie ; hélas, on ne peut tout lui expliquer dans l'immédiat, etc. - codes que l'on retrouve désormais largement dans la production pour adolescents avec grand format, couverture noire et principe de série.
Pourquoi s'enthousiasmer pour ce texte ?
D'abord pour le savoir-faire de David Klass. Le scénario est clairement structuré (crise initiale, fuite en train, pause sur une île pour l'entraînement du jeune héros, re-crise sur un bateau, bataille sur une île et dénouement partiel) et bien relevé par des cuts stimulants et des parodies de James Bond avec les girls qui vont avec (pub pour Aubade offerte par l'éditeur). Ensuite pour l'art d'écrire de l'auteur, qui met ici à profit un sens de la phrase brève et du dialogue explicité d'entrée dans un métatexte amusant - notons que, globalement, le traducteur rend fort bien le style de David Klass, qui s'enrichit grâce à la présence de très nombreux intertextes, implicites ou explicites, par ex. via la citation de nombreux poèmes (dommage que ces inserts disparaissent à peu près peu après la mi-course...). Enfin pour l'à-propos d'un texte dans le vent, dira-t-on dans la tempête ? David Klass propose en effet à son lecteur de prendre conscience que la planète est en grave danger. Et c'est là que, selon sa sensibilité, l'on pourra décider au contraire de détester ce premier tome de la "Trilogie du Gardien".
De facto, il y a force raisons de trouver ce texte sporadiquement faiblounet et agaçant.
Première raison : la charge écolo-bien-pensante, loin d'être un arrière-plan, réserve en partie ce roman à des Verts convaincus car elle est assénée moult fois sans souci de finesse - les convertis jugeront sans doute que la proximité de la fin justifie les moyens, les amateurs de littérature trouvant pour leur part que, bon, quand même, parfois, y a d'l'abus. Certes, le moins que l'on puisse reconnaître, c'est que le livre ne prend pas en traître ses lecteurs. La préface du directeur de Greenpeace International, qui ne s'est pas trop foulé, en incitera sans doute plus d'un à fermer le volume d'emblée ("Voilà un livre qui devrait figurer au programme de tout enseignement soucieux d'écologie", argh). Elle dit pourtant en incipit ce qui sera le fil vert du roman. Le message doit passer, et toutes les lourdeurs sont bonnes pour le souligner. Assistant à une pêche au chalut ("à bon armateur, chalut", chantent http://entre2caisses.free.fr/, mais ça n'a rien voir), Jack tente de convaincre le lecteur que la pêche industrielle, c'est méchant, en partant du doute pour aboutir à la conviction : "Pour ma part, je ne sais plus trop quoi penser de ce qui s'est passé aujourd'hui. Je me sens perplexe, confus. Je ne voyais vraiment pas quel mal il y avait à pêcher ou à jeter un filet", à suivre p. 308 puis p. 315. Plus loin, le héros insiste : "Mu ! N'est-ce pas la Terre elle-même qui tente de se défendre ? D'inverser des siècles d'abominations et de souillures humaines ? Vénérer la Terre est la forme la plus ancienne de dévotion", etc., 425
Deuxième raison : pour qui connaît un brin les romans pour garçons, saute aux yeux l'aspect fabriqué du texte dont l'auteur applique les recettes avec une maîtrise qui touche, parfois, à la facilité. De la fabrication du scénario aux caractéristiques des personnages en passant par le moralisme pesant (voir le traitement de la sexualité, la vision de la femme et bien sûr les pensums écologiques), on devine, malgré le talent de David Klass, la lourdeur du cahier des charges et la force des lignes morales à ne pas franchir pour respecter l'énoncé, par ex. en tentant de valoriser l'action via le report permanent de l'explication, lourdement martelé pp. 20 ("Je n'ai pas le temps de t'expliquer"), 63 ("Pas le temps. Ta volonté de savoir est parfaitement légitime, mais"), 152 ("- Où est-elle ? Tu la connais ? / (...) - Plus tard. Pour l'instant, on doit partir"), 200 ("Comment a-t-elle pu, hein ? (...) / - Assez de questions pour ce soir") et 227 ("Laissons cela. Le temps nous manque"), par ex.
Troisième raison : des faiblesses d'écriture rythment, et comment aurait-il pu en être autrement, ce fort volume.  Dans un registre parlé, des expressions comme "la sombre silhouette" (22, cf. aussi "sans effet aucun", 140, quand "sans aucun effet" eût été plus fluide), "on rit sottement" (36), "pas besoin d'être grand clerc" (285), "te faire regretter ton indolence" (321), "quelques vifs coups d'oeil" (335) surprennent. Des expressions comme "Je vois ce que tu veux dire, dis-je" (38), "sa chevelure blonde se fait [?] plus foncée" (419), "des éclairs lacèrent de mornes mers stériles" (424) auraient gagné à être légèrement retouchées. Dans l'expression "yeux grand ouverts", "grand" ne prend pas de "s" pour une raison explicitée hier (47, 185, par opp. à 346). Des passages d'explicitation de la réflexion censés faire "jeunesse" attristent, cf. par ex. : "Durant un instant, j'hésite. Vais-je vraiment y aller ? Quelles sont les raisons qui me poussent à faire cela ?", etc., p. 325. Le talent de l'auteur est assez grand pour qu'il se passe de grossissements de suspense un brin patauds, qu'une traduction plus libre aurait pu gommer ou remotiver ("ce type a quelque chose d'étrangement familier", 343 ; "une voix forte et assurée dont les échos me sont étrangement familiers", 418). Quelques anglicismes (tel le récurrent "réaliser" pour "se rendre compte" ; les faux verbes introductifs du type "moque Ronan" au sens de "dit Ronan en se moquant", 267 ; "là tu nous parles", 305, qu'on suppose transcrire maladroitement "This is music to our ears" ; "s'avérer" pour "se trouver que", par ex. p. 344 ; question-tag traduite telle quelle, comme p. 386) et bizarreries (topos sans signification du type : "l'attente est palpable", 293) persistent : on se demande pourquoi employer "rocket canine" (60) et non "fusée canine" (peut-être n'a-t-on pas bien compris) ; on s'étonne de lire "jazz côte ouest" (64) au lieu, et notre cyberlecteur jazzophile le confirmera, de "jazz West Coast" ou de "jazz de la côte ouest" ; j'ignore ce que veut dire "j'ai un train à descendre" (92, visiblement, ce serait l'équivalent de "j'ai un train à remonter") ; la transcription de la décomposition du langage (139) n'est pas francisée, ce qui est dommage ; comment qualifier, sinon de redondants, une expression comme "une sérénité introspective" et l'emploi simultané de "mais" et de "néanmoins" (184, 277) ?
L'effort éditorial, réel, se manifeste par le peu de fautes de frappe repérées à la lecture - signalons pour l'ex. la note de bas de page avec sa cap en trop, ou la virgule qui manque dans la dernière phrase de la p. 279 comme au milieu de la p. 287.  Cependant, certaines scènes auraient gagné à être allégées ("Il me regarde droit dans les yeux, me sonde, me perce, me transperce. / S'agit-il de mon père ? De mon vrai père ? / Comment serait-ce possible ?", allez, on avance, 196 ; après contact avec une Ninja polymorphe, un cheval sauvage s'éloigne "comme sage d'un nouveau savoir", gâ ?, 205 ; et l'abus des classiques "déjà", "bien", "ne pouvoir s'empêcher de", "esquisser un mouvement" (ce qui peut donner "impénétrable, Femi n'esquisse pas le moindre sourire", pfff..., 365), ainsi que des formules toutes faites comme ces gestes toujours "sûrs et précis", pourront aussi être corrigés lors d'une réédition en poche.
En conclusion, Mu. Le Feu sacré de la Terre suscite en même temps deux réactions de lecture : d'une part, le plaisir du récit prompt, de la formule bien frappée (par ex. : "Dis-le-moi et je te promets une mort rapide. / - C'est gentil, mais non merci", 49 ; "Tu ne 839341902.2.jpgprotèges pas tes pensées, tu les étales au grand jour comme des slips sur une corde à linge", 114, etc.), des personnages intéressants comme Gisco, ce gros chien qui accompagne Jack façon Loup dans les Chroniques des temps obscurs de Michelle Paver ; d'autre part, l'agacement d'une leçon consensuelle que David Klass aurait pu présenter avec plus de légèreté (tout reste relatif : cf. par ex. l'espèce de truc fantastico-écologique pitoyable qu'est, dans le même genre que Fils interdit au coeur de Salem de Karine Rivière et Martin Marceau chez Nouvel angle). La suite de la trilogie de David Klass devient d'autant plus excitante à lire : entre la joie de découvrir un roman enlevé et l'irritation que provoquent les textes courageusement "engagés" dans l'air gentillet du temps, quel sentiment l'emportera ? Le suspense est lancé. Rendez-vous en novembre pour le prochain tome. D'ici là, les adultes se seront peut-être emparés du thriller écolocatastrophiste actuellement porté par Abysses, le pavé de Frank Schätzing (Presses de la Cité, 896 p., 23 €), dont le pitch pourrait convenir à Mu : "Quand la nature se révolte, c'est la survie de l'humanité tout entière qui est menacée... Un thriller qui sonne comme un avertissement". Allez, tous en choeur : "Quand l'avertissement sonne, sonne, sonne, sonne / Quand l'avertissement donne, donne, donne, donne", etc.
BF

Commentaires

Bonsoir, je vous convie à la découverte de mon blog consacré au cinéma et à mes livres. Pascal.

Merci de votre attention. Toutefois, nous ne laissons en ligne que les coordonnées des blogs et sites un tant soit peu liés à la culture pour la jeunesse. Ce n'est pas le cas du vôtre, quelque attentionné qu'il soit pour le septième bel art et Bianca.
LE WEBMASTER

Ecrit par : Djemaa Pascal | 18/04/2008

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