10/03/2008
La haiMe
C’est avec le petit Raoul (rien à voir avec http://www.raoulpetite.com/) que s’achève notre trilogie « Charivari d’avril 2008 ». Raoul a l’âge où l’on s’intéresse autant à ses potes qu’à leur grande sœur, surtout quand elle est mimi tout plein comme l’est Kristelle. Mais quand il retrouve son alter ego, le gros BB, au centre commercial, le cool Raoul ne s’attend pas à devoir aussi s’intéresser à la mère de leur pote Sam. Laquelle se fait surprendre en galante compagnie d’un Antillais… Les trois copains décident de se laisser enfermer dans le magasin où ledit Antillais est vigile, pour lui régler son compte.
Disons-le tout de go : l’histoire de J’ai la haime, de Christine Beigel (Belin, « Charivari », 118 p., 6,5 €, site de l'auteur : http://ellecause.hautetfort.com/), est sans doute le gros point faible du livre. Le scénario est aussi peu nourri que vraisemblable, et on a l’impression
que, plus le texte avance, plus l’auteur tire à la ligne pour arriver au nombre de signes minimal exigé par le public visé. Dès lors, comment ne pas noter les défauts qui, à nos yeux, retardent la lecture ? Parmi eux, de nombreux tics (« déjà », « un peu », « bien », « tout », « vraiment » / « en vérité » et assimilés, « faire » – cf. p. 35 : « je la laisserai pas faire », « et puis nous faire le coup », « ce que je ferais », « il ne fera pas le poids », « pour faire le plein » – / l'expression « de toute façon » – cf. par ex. 18, 27, 40, 57, 69, 75, 77, 97, pas tjs dans la bouche du même personnage, ce qui efface le côté gimmick, etc.), des fautes de frappe récurrentes (« y’a » pour « y a », problème avec les impératifs : « t’énerves pas » pour « [ne] t’énerve pas », 14, « t’inquiètes » pour « [ne] t’inquiète [point] », 27, par ex.) ou ponctuelles (« Qui veut gagner Mille milliards » pour « mille milliards », 35 ; « ça aurait fait trop bizarre » sans cap sur le « ç », 50, etc.), certains clichés (l’adolescente qui passe son temps devant les miroirs, 19), certains intertextes lourdauds (parodie des « séries américaines », 46, référence vaseuse aux « films », 93 et éventuellement 100, et trop long passage sur Jacques Martin, 72-75), certaines bizarreries d’interlettrage obèse (93), qui pèsent assurément sur la lecture.
Et cependant, ce nonobstant, néanmoins, toutefois, en dépit de pourtant quoique, on aurait grand tort de s’arrêter à ces éléments. Car J’ai la
haime a plusieurs atouts pour lui – j’en citerai quatre, outre une couverture pêchue d’Olivier Balez. Le premier atout est l’originalité, à l’échelle du roman français, de l’incipit, constitué d’un sommaire, et de la structuration des chapitres, décomposés en sous-chapitres thématisés (« Grand-père et la malédiction des placards », « Moi et mon futur éloigné », etc.) façon Markus Zusak. Le deuxième atout fait écho à cette fausse sur-structuration : il s’agit de la liberté narrative qui règne, surtout au début du texte. Celle-ci permet digressions, fantaisies et apartés sans compliquer une lecture habilement cadrée par les signaux d’orientation paratextuels (titres de sous-chapitres). Le troisième atout est l’écriture : on retrouve dans le roman de Christine Beigel de nombreuses finesses qui évoquent par exemple Les Ostrogoths de Martine Pouchain, notamment un ton entre langue oralisée où la retranscription phonétique de sigles (« essedéeffe »), expressions bien de chez nous (« fait ièch ») et archaïsmes (« j’ai fait les yeux de lapin »), même s’il manquera, pour satisfaire complètement les adeptes de l’auteur picard, une histoire solidement construite et finement narrée. Qu’ils se lancent, malgré ces regrets, dans ce récit dont le quatrième atout est la drôlerie dont il fait surtout preuve dans une première partie brillante et fort amusante. Moult humours se sont donnés rendez-vous dans le roman de Christine Beigel, parmi lesquels nous citerons à titre d’ex. :
– la correction avec effet retard : « BB, je l’échangerais contre rien au monde. / Sauf sa sœur, peut-être, et encore, faut que je réfléchisse », 17 ;
– la personnification inattendue : « On s’arrête devant une vitrine, on mate les nouvelles venues dans l’équipe des baskets », 17 ;
– la dénonciation d’habitudes sociales (dénomination imprononçable des meubles type CGTXQLG, goût de certaines pour les babioles moches qui, ben, servent à rien mais permettent de séduire la sœur du narrateur, c’est déjà ça) ;
– la concaténation d’acceptions, mêlant les sens propre et figuré : « Vaut mieux lécher les glaces que les vitrines, en période de Noël », 18 ;
– l’accumulation saugrenue : après avoir décidé d’adopter un petit Malien, Julie, refroidie par le peu d’enthousiasme familial, « a proposé le koala, Pas d’animal à la maison, a coupé net ma mère », si bien qu’« on a tous cru qu’elle allait abandonner, mai
s rien n’est jamais certain avec ma sœur, demain elle voudra élever un poisson rouge dans un verre de lait », 27 ;
– le dialogue surprenant : « Mon père dit que je regarde trop la télé. (…) Je lui réponds Je ne regarde que des conneries, pas le reste, c’est déjà ça. Souvent ensuite, ça dégénère à cause du gros mot, mon père et moi on n’est jamais d’accord sur la grosseur des mots », 47 ; etc.
En conclusion, dans l’ensemble, J’ai la haime évite habilement de traiter de front son « sujet ». Comme ce n’est ni un exposé ni une dissertation, c’est le contraire d’un défaut. L’effort de l’auteur pour proposer un livre porté par un ton oralisé, la structure plutôt originale et en cohérence avec le projet narratif, le souci de valoriser les effets humoristiques, sont autant d’éléments à porter au crédit d’un texte dont la première partie pétillante a de quoi séduire critiques et jeune public. À découvrir dès avril en librairie.
BF
PS : l'on entendra Nicole Czechowski le 29 mars, cf. : http://www.wmaker.net/protestants_org/index.php?action=ag....
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Commentaires
Cher Bertrand (suite),
Pour prolonger ton ultime compte-rendu des derniers parus de Charivari, c'est avec le plus vif regret que je me vois dans l'obligation de t'écrire que je suis - hélas !- totalement d'accord avec ta critique.
Marie-Hélène
Ecrit par : Marie-Hélène Routisseau | 27/03/2008
Tudieu ! Marie-Hélène, je vois que ton sens de la polémique rebondit : voilà que nous sommes par deux fois d'accord. La stratégie est habile. Je suspecte quelque astuce rhétorique et subodore le calme avant le charivari. (Certes, le sens de cette deuxième proposition est peu clair. Ce nonobstant, il n'est pas sans charme. Conséquemment, je le laisse.) Pareil à un footballeur, je reste "vigilant".
Cela étant posé, j'ai été mis en appétit par le texte de Christine Beigel ; j'ai donc récemment fait l'acquisition de sa "Piste noire" (Syros), en espérant y goûter les charmes littéraires à l'oeuvre dans le meilleur de "J'ai la haiMe". Les y dénicherai-je ? Le suspense, et je m'en excuse, est à peine tolérable ; mais chaque cyberlecteur peut l'atténuer en cyberlisant le roman dont cybernous avons cyberparlé.
Cordialement,
CyBertrand Ferrier.
Ecrit par : Bertrand Ferrier | 27/03/2008
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